Marine Le Pen, l’économiste faussaire

Contrairement aux apparences, ce n’est pas par le lissage d’un discours aigri par le racisme et par des propos moins fleuris que le Front National a opéré sa chirurgie esthétique de diabolisation. Dans la pratique, dédiabolisation n’a pas eu lieu, les frontistes (le parti, à ne pas systématiquement confondre avec ses électeurs) sont toujours animés par la même xénophobie et les mêmes espérances réactionnaires. On attribue d’ailleurs trop vite à cette dédiabolisation le niveau des intentions de vote qui crèvent le plafond et le succès global du FN version Marine. En réalité, c’est l’association d’un nouveau discours populiste avec les vieilles prérogatives racistes qui donne une apparence plus « socialement acceptable » au discours global de Marine le Pen et de ses obligés, mélangez du bleu marine avec un peu de rouge et vous obtiendrez du rose qui tend plus ou moins sur le violet, la solution finale permettant de faire oublier la concentration en bleu marine (qui n’a pas changée) tout en braconnant sur les terres électorales des autres couleurs.

Les travaux de Chantal Mouffe* (entre autres) nous apprennent à distinguer les populismes de gauche et de droite et notamment dans le rapport de force que le populisme souhaite suggérer. La posture des deux populismes est commune à toutes les formes de populisme, elle a pour but de briser la pluralité générale pour opposer un « nous » et un « eux ». Ce qui distingue le populisme de gauche et de droite est que le premier cherche à opposer une population avec un « cartel » de puissants économiques, populisme qui se veut universaliste, pendant que le second s’attarde à opposer une population avec d’autres, populisme nationaliste donc. Avec plein de raccourcis, disons simplement que le « eux » du populisme de gauche sont les riches pendant que celui de la droite ce sont les étrangers.

De ce postulat, chacun s’atèle donc à établir un programme économique en conséquence. Les programmes de Mélenchon et Hamon laissent peu de doutes sur leur cible, tout ce qu’on leur oppose de concret est d’ailleurs la question du financement de leur programme respectif. Le financement n’est pas le vrai problème, l’un comme l’autre ont raison de penser et démontrer que leur programme est finançable. A la question systématique des journalistes et de tous les faux experts sous influence « Mais comment financez-vous un tel programme ? », il faut comprendre « comment comptez-vous faire plier les grandes sociétés et les grandes fortunes pour mettre la main au portefeuille sans les faire fuir sous de meilleures latitudes fiscales ? ». C’est précisément la démission face à cette question qui a définitivement plombé le Parti Socialiste et sa crédibilité de gauche.

Cohérents avec son postulat de départ, les frontistes proposent l’instauration d’un protectionnisme apparent avec de nouvelles barrières tarifaires, la sortie de l’euro, etc. Pour éviter un choc trop violent avec une économie avancée si loin dans la mondialisation qu’il est difficile de revenir en arrière, Florian Philippot répète inlassablement le concept d’écluses qui nous permettrait de changer les règles douanières progressivement (métaphore que nous sert aussi le très marxiste Philippe de Villiers depuis qu’il a eu son premier cheveu blanc). Ils ont raison sur le fait que c’est ce que pratique déjà les Américains et les Chinois et que nous, européens, sommes bien les seuls à être timides. En revanche ce concept trahit définitivement la doctrine économique frontiste qui est exactement la même que les néo-libéraux de droite et de gauche « progressiste » (ou gauche attaliste…): entre le point de vue de l’offre et celui de la demande, c’est toujours l’offre qui est perçu comme le moteur et non la demande, c’est donc toujours le point de vue du producteur et non du consommateur qui est privilégié. Cette politique est notamment basée sur le vieux mythe des avantages comparatifs de Ricardo, théorie mère de toute la pensée libre-échangiste. Les avantages comparatifs consistent à créer des synergies entre des pays en favorisant des échanges dans leur domaine de spécialisation, et générant une richesse totale plus élevée en libre-échange qu’en autarcie. Hormis le fait qu’en pratique les pays s’échangent plus de biens interchangeables qu’ils ne comblent de réels besoins (le comportement des consommateurs et notamment la mode et toutes les formes de différenciation échappant complètement à la théorie), le fait que mis en application marche plutôt bien au premier abord:

avantages comparatifs

 

Ça marche, mais à quel prix ?

La théorie des avantages comparatifs implique deux dommages collatéraux et non des moindres. D’une part elle force la spécialisation de l’offre, et si le résultat est un made in France, il est un made in France subi dans ses orientations et il signerait l’arrêt de mort de nombreuses filières françaises, notamment industrielles et agroalimentaires. Les barrières tarifaires vantées par le programme frontiste pour protéger ces filières ne peut constituer une offre politique crédible tant que, comme les autres, la politique générale du parti est dictée par une problématique d’offre et non de demande, et donc tant que cette politique générale ne constitue rien d’autre qu’une politique de libre-échange édulcorée.

D’autre part et en l’absence de concurrence pure et parfaite, les avantages comparatifs mis en application ont pour effet de concentrer l’offre : moins d’acteurs dans chaque filière mais de plus grande taille. Ils constituent le terreau adéquat à l’émergence de holding capitalistiques et de toutes les conséquences négatives en termes de répartition salariale, de fiscalité, de standardisation des biens de consommation et de conflits d’intérêts que cela implique. Une fois toutes les couleuvres avalées en interne, ne reste plus qu’à faire avaler au peuple des accords de libre-échange nauséabonds comme le CETA où le Front National ne se distingue finalement que sur l’origine des pays avec qui nous devrions copuler ou non.

Ainsi, si les avantages comparatifs appliqués peuvent générer plus de croissance, ils favorisent la mauvaise répartition de celle-ci en creusant les écarts de richesse entre les catégories de la population. Il s’agit encore et toujours de la fausse bonne idée qui génère autant de croissance que de pauvreté à l’image de l’emploi à temps partiel subi. A l’inverse, en agissant sur la demande, on laisse la liberté à l’offre de se définir elle-même en fonction des critères et des standards voulus par les consommateurs. C’est cette demande à travers l’Etat qui définira par exemple les standards humains et environnementaux que devront respecter les grands projets d’infrastructures, la production agroalimentaire ou industrielle, à l’inverse de la politique néo-libérale complètement admise par le parti frontiste et qui conduira dans sa logique à notamment foncer sur des réserves de gaz de schiste exploitées à bas coûts, pour soutenir l’offre française dans ses besoins en énergie, et plus généralement pour persévérer dans la course mondiale à la compétitivité et à la production low cost voulue par le libre-échange.

Certes une politique de la demande coûte plus cher, et elle requiert une significative hausse du pouvoir d’achat des consommateurs, hausse qui pourrait très largement être financée par une meilleure répartition du revenu et globalement plus de partage au sein de la société française qui voit actuellement et au contraire ses inégalités se creuser. De ce constat, ne reste qu’à effectivement faire plier les grandes entreprises sur les standards des biens et services qu’ils offrent aux consommateurs et tordre le bras des grandes fortunes pour moins de détachement concernant le sort de leurs concitoyens plus pauvres. C’est donc une montagne qu’il faut abattre, nécessitant du courage politique, courage qui, au milieu du reste, a toujours fait défaut au Front National. Toute chose égale par ailleurs, son seul programme économique présente les mêmes leviers d’inégalités sociales que la plupart des autres. Considérant l’ADN du Front National, la seule divergence d’idéal porte sur l’origine plus blanche et catholique des grandes fortunes, exploitant des gens eux-mêmes plus blancs et catholiques…

 

* Philosophe politique, professeure au département de sciences politiques et des relations internationales à l’université de Westminster, Londres

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Pourquoi Mélenchon ne gagnera pas, et pourquoi c’est quand même une victoire

Cet article n’a heureusement pas vocation à dissimuler le tropisme à gauche de son auteur, et disons le franchement une certaine bienveillance à l’égard du programme du tribun de gauche Jean-Luc Mélenchon. Objectivement bien plus brillant que ses camarades lors du débat à 5 sur TF1, on sent en partie grâce à lui – et surtout à la situation qui lui donne raison – un vent tourner à gauche et la mode n’est plus au compromis néo-libéral dont on nous vend la soupe pseudo-pragmatique depuis trop longtemps, mais bel et bien à la remise en cause sans détour de la Ve République avec les projecteurs plein feu sur ses dérives autocratiques et sa mise au service d’intérêts privés. Système à bout de souffle et hors d’état d’agir en adéquation avec la société de 2017, il ne reste plus que ceux qui en tirent un bénéfice direct (et les aveugles) pour encore en défendre les principes, quitte à trahir les gens qu’on a juré de représenter.

C’est aux heures des plus grandes trahisons d’Etat que se révèlent les lâches et les résistants. La trahison dont il est question est celle de toute une classe dirigeante sur sa population. Aussi effrayant soit le constat dans un contexte électoral qui aurait tout à gagner dans la sérénité plutôt que dans l’escalade, dans la vision plutôt que dans le commentaire, dans l’implication plutôt que dans le prosélytisme, ou encore dans la décence plutôt que dans l’outrance – dont font preuve notamment François Fillon et Marine le Pen en indélicatesse avec la justice et plus globalement avec les aléas de la malhonnêteté – nous sommes, que nous le voulions ou non, dans une situation qui impose une profonde remise en question de nos institutions, et dans la crépusculaire Ve République dépourvue de visionnaires, triste est de constater qu’il il ne reste bien dans la société française que des obstinés et des indignés.

Incontestablement Jean-Luc Mélenchon appartient à la seconde catégorie.

Jean-Luc Mélenchon ne gagnera pas en 2017 car la résistance des conservateurs est encore trop forte bien que sérieusement ébranlée, et les discours du Front National trouvent encore trop d’écho chez les classes défavorisées qui sont en réalité des insoumis endormis, des indignés qui se méprennent – ou plutôt dont on corrompt le jugement – sur les raisons du malaise, les expressions de la colère et à qui celle-ci doit s’adresser, mais qui malgré tout touchent du bout des doigts les causes de leur misère à savoir le néo-libéralisme et la structure même de la Ve République, celle qui consiste à se faire confisquer son pouvoir démocratique par une personne et son clan qui se veulent providentiels, dans des circonstances souvent déformées par le propos démagogique de tous ces sauveurs inopinés.

Jean-Luc Mélenchon ne gagnera pas aussi parce que les lâches deviennent résistants lorsqu’on tape au portefeuille. D’expérience, on sait que les boucliers les plus puissants de ce monde sont ceux brandis lorsqu’il est question de protéger la propriété. En France de l’avant-guerre, après des décennies de résistance, les parlementaires français ne pouvaient plus reculer devant le vote en 1914 du tout premier impôt sur le revenu – ou « viol de la propriété » comme expliqué par Adolphe Thiers, bourreau de la Commune quelques décennies plus tôt – et les agissements soudainement nationalistes et va-t-en-guerre de Poincaré semblent trahir la solution qu’il avait trouvée pour détourner l’attention, mater la vindicte populaire et protéger la propriété : jeter de l’huile sur le feu diplomatique pour accélérer le déclenchement d’une guerre qu’il sous-estimait. Dans le même esprit la Reine Marie-Antoinette suppliait son frère autrichien et la Prusse d’envahir le royaume français lorsque la Révolution menaçait. La même précipitation, cette fois sans aucune préparation, dans le conflit armé frappait aussi Napoléon III lorsqu’il se lança en 1870 contre la Prusse alors que l’insurrection menaçait dans les rues de Paris (bien qu’il eut de réels espoirs de victoire dans cette guerre) – nous connaissons la suite de chacun de ces événements, ne soyons pas naïfs sur les causes qui sont bien souvent des questions de politique intérieure plus que de réelles animosités avec nos voisins. Aujourd’hui d’ailleurs, dans des circonstances différentes et heureusement moins enclines à la répression populaire, il n’est pas complètement exagéré de penser que l’état d’urgence maintenu depuis deux ans – notamment le renseignement dont les méthodes sont de plus intrusives bien qu’invisibles – et le fait de prétendre à l’état de guerre pour justifier des atteintes aux libertés individuelles, n’ont pas uniquement le terrorisme islamique pour raison d’être et constitue une première marche dans l’escalade à l’autoritarisme; en l’occurrence la nécessité de contenir une masse abusée qui gronde de nouveau.

Face à la fronde populaire, de la libre circulation des capitaux et de la puissance des boucliers qui seront brandis, des grandes campagnes de détournement médiatique et du chantage effectué sur les peuples par des ramadans budgétaires, on n’en connaît encore que les plus timides des expressions et ni Jean-Luc Mélenchon ni aucun individu n’est capable de renverser ce pouvoir trop bien établi d’une minorité sur le reste du monde. Ceux qui parviennent à se convaincre du contraire n’ont finalement pas compris l’absence de personnification du pouvoir que prône Mélenchon et le niveau des enjeux invoqués, qui dépassent sans commune mesure ceux d’une élection présidentielle française. Difficile de faire entendre  une distinction entre démocratie directe et démocratie représentative élective qui n’est rien d’autre qu’une monarchie déléguée, difficile de faire comprendre aux gens qu’ils peuvent collectivement se faire entendre en s’affranchissant de la providence autour d’un homme, comme si la politique était une religion monothéiste, ou comme si nous n’avions toujours pas coupé le cordon avec un système monarchique. Car aujourd’hui encore et presque religieusement, un électeur passionné se comporte comme un supporter de foot plutôt que comme un militant qui fait valoir ses droits. C’est bien dommage car c’est un peu la cause de nos problèmes. Au sens premier de politique nous sommes tous des politiciens à notre niveau et à chaque fois que les individus font des concessions sur leur pouvoir de décision – pouvoir que devrait garantir la Constitution à chacun mais qui continue de s’effriter  – le pouvoir d’un autre se voit renforcé jusqu’à atteindre le profond déséquilibre en termes d’influence et de richesses que nous connaissons aujourd’hui et qui continue donc à s’accroître.

Le plan pour Mélenchon est de briser la Ve République et Maastricht de l’intérieur et reconstruire un système plus équitable pour une VIe République, stratégie qui ranime le mythe d’un cheval de Troie dans les institutions de la Ve République et de l’UE. Seulement les institutions de la Ve République sont un terrain particulièrement favorable au conservatisme concernant le politique intérieure et à la démission concernant l’économie,  les principaux canaux de décision échappant de plus en plus à l’épreuve électorale et la doctrine économique en action est celle des néo-libéraux, matérialisée par les traités de Maastricht et Lisbonne à l’échelle européenne. Les dés sont donc suffisamment pipés pour rendre illusoire la possibilité d’effectivement changer quoi que ce soit depuis Bruxelles, Bercy ou l’Elysée dans l’état actuelle de ces institutions, autant s’y faire et envisager autre chose.

Le néo-libéralisme survit en proposant une philosophie qui vante le libre-arbitre et fustige le déterminisme, elle fait l’éloge de l’individu au détriment de celui de la communauté. Elle souhaite faire croire à chacun qu’il a ses chances, qu’il est responsable de ses réussites et de ses échecs, restant dans le déni du conditionnement et des aliénations qu’elle suscite. Cette philosophie politique, par la concurrence qu’elle provoque entre les personnes, est coupable de contraindre les gens à toujours plus d’individualisme, les plus riches par confort, les plus pauvres par survie.  C’est cette philosophie politique qu’on parvient peu à peu à nous imposer et qu’il faut briser par une rupture avec les idéaux néo-libéraux focalisés sur la protection de la propriété et l’accumulation du capital. Bien au-delà d’une élection présidentielle, une rupture de cette ampleur peut difficilement passer par autre chose qu’une révolution du système économique.

En face, nous serions bien heureux d’avoir affaire à un complot, comme l’extrême droite aimerait notamment nous en convaincre puisque cela lui permet de critiquer un système tout en constituant l’un de ses principaux rouages. Il est d’ailleurs facile de céder à la tentation tant le schéma d’influence s’articulant autour des univers médiatiques, politiques et privés semble être aujourd’hui abouti. C’est la confusion sans doute la mieux entretenue par les antisystèmes primaires de l’extrême droite : ne pas faire la distinction entre un complot d’une part, et d’autre part une catégorie de la population qui a un intérêt convergent – la protection de la propriété – et qui n’a pas besoin de concertation pour agir ou voter dans la même direction. Promettez un abattement fiscal à la sortie et vous verrez les plus mauvais catholiques venir spontanément à confesse, ce n’est pas pour autant que l’on parlera de complot clérical. Mais c’est cette démarche qui permet à l’extrême droite de justifier sa schizophrénie de vierge antisystème côté gauche et meilleur soldat de la Ve République côté droit, séduire un électorat de masse tout en épargnant un système autoritaire qui lui paraît, tout bien considéré, très convenable pour perpétrer ses propres magouilles d’Etat en cas d’accession au pouvoir et même avant. Faire face aux intérêts systémiquement convergents d’une catégorie et non à un complot de personnes a des implications beaucoup plus sérieuses sur les mesures à prendre, et c’est en ça que le défi pour l’équité sociale ne trouvera pas suffisamment de réponses par la seule voie électorale et dans les institutions de la Ve République.

L’aliénation provoquée par un très long travail de désinformation, de manipulations des symboles et des étiquettes a conduit les gens à beaucoup d’autres amalgames, notamment celui persistant entre révolution et révolte populaire (avec aristocrates étêtés, plus ça fait peur meilleur c’est). Littéralement, une révolution est une rupture de système politique, elle ne définit pas ce qu’il se passe dans la rue et la violence dont elle peut faire l’objet est une conséquence de la réaction suscitée et non une caractéristique propre à la révolution. Les évènements de l’ordre d’une révolution de système politique sont par ailleurs et sans doute plus déterminés et moins consentis qu’ils n’y paraissent, survenant parce que les conditions sont réunies et qu’un micro-évènement fait office de détonateur, on ne connaît que rétrospectivement la vraie nature d’une série d’évènements. Tout ce que nous pourrons faire sera de lui donner une orientation dont les choix, dans le contexte actuel, semblent se résumer au repli identitaire d’une part ou à l’économie solidaire d’autre part.

Oubliez donc un peu 2017, c’est encore tôt et la panacée viendra d’ailleurs. Mais c’est un début…

La désinformation pour les nuls

“Il vaut mieux faire l’information que la recevoir ; il vaut mieux être acteur que critique”, disait Churchill. Si cette philosophie se conçoit pour un Premier Ministre en guerre, elle n’aurait pas grand-chose à faire de bon dans la bouche d’un journaliste de notre époque. Pourtant, l’environnement dans lequel évoluent les journalistes aujourd’hui est devenu particulièrement hostile à la neutralité.

Depuis que l’on mesure avec plus d’exactitude l’impact des médias sur la manière dont les gens se comportent politiquement, entendons ici électoralement, la chose médiatique est devenue le principal organe d’aliénation de la société contemporaine, raison pour laquelle nous ferons semblant d’être surpris par la ruée de quelques grands groupes industriels ou bancaires sur les entreprises de médias qui brillent pourtant par leurs promesses financièrement déficitaires. Dans le domaine politique, l’intérêt peut être de faire monter les curseurs médiatiques sur telle ou telle personnalité qui une fois aux responsabilités pourrait se montrer conciliante voire coopérative pour le maintien ou même l’amélioration des taux de profit, en jouant sur l’impôt et les charges qui pèsent sur les entreprises, le code du travail et notamment la durée légale de travail, l’attribution des marchés publics, la mise en concurrence d’entreprises publics, etc. L’idée est de donner une impression de naturalité à propos d’un ou plusieurs candidats politiques, en commandant et publiant par exemple un sondage bien choisi, et en quelque sorte déterminer le schéma de vote d’un lecteur qui se méprendrait en pensant lire de l’information. Au contraire, il peut parfois s’agir d’en bouder d’autres ce qui la plupart du temps les condamne électoralement, et qui permet au passage d’avoir un moyen de pression redoutable sur les politiciens.

Plus subtil, l’opportunité pour ces grands groupes privés qui s’approprient l’information réside aussi dans le fait de pouvoir servir ses propres intérêts plus directement. C’est utile pour étouffer des affaires compromettantes comme une délicatesse avec le fisc, un plan social accompagné de dégraissage salarial, des méthodes de travail à la morale inégalitaire ou arbitraire, un bilan environnemental peu flatteur, des emplois rémunérés au lance-pierres dans le tiers-monde, et tout de qui de près ou de loin peut affecter l’image de marque d’une entreprise. C’est aussi utile pour promouvoir un succès commercial ou industriel ou mener discrètement campagne pour tel ou tel projet du groupe. Bref, qu’elles soient d’Etat ou privées, la censure et la propagande sont des outils dont ne se privent pas les propriétaires de grands médias pour servir leur cause.

Exemples. Lorsque TF1 et LCI réalisent dans ses JT de copieux reportages à propos du sarcophage de la centrale de Tchernobyl et choisit, non avare en superlatifs, de focaliser son propos sur la réussite et l’innovation technique de l’œuvre, ce n’est pas parce que Bouygues est significativement lié à sa construction et que le groupe est accessoirement propriétaire de TF1. Quand Le Monde qualifie “d’aventurier exceptionnel” le milliardaire et homme d’affaires Xavier Niel, ce n’est sans doute pas lié au fait que celui-ci est actionnaire du journal. Quand Jean-Pierre Elkabbach invite Marwan Lahoud, numéro 2 d’Airbus Group, pour évoquer non pas l’industrie aéronautique française – puisque Marwan Lahoud est aussi Président du GIFAS (Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales) – mais bien pour parler d’un projet d’Airbus qualifié dès la première phrase par Jean-Pierre Elkabbach “d’accord exceptionnel et un éclat pour l’Europe”, ça n’a vraisemblablement rien à voir avec le fait qu’Airbus et Europe 1 sont liés par leur actionnaire commun à savoir le groupe Lagardère. Qu’est-ce l’éclat européen vient faire là-dedans ? La même chose que Jean-Claude Trichet au Conseil d’Administration d’Airbus alors qu’il est encore fraîchement retraité de la présidence de la Banque Centrale Européenne. On pourrait aussi parler des déboires judiciaires de Serge Dassault dont le Figaro ne dit pas un mot, Direct Matin qui reprend mot pour mot le propos de l’AFP à propos de l’accident de train au Cameroun le 21 octobre 2016 tout en supprimant dans ses lignes la mention du Groupe Bolloré, propriétaire de la compagnie ferroviaire en cause et de Direct Matin, et encore de bien d’autres flagrants délits de censure ou d’autopromotion. Les exemples sont particulièrement nombreux mais non par le nombre, c’est dans la manière et la psychologie que les médias sont les plus performants dans la manipulation.

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Schéma extrait du Monde Diplomatique, cliquez pour consulter

Sur le même sujet, voir aussi Les Nouveaux chiens de garde de Serge Halimi, ou Le Journaliste (David Pujadas) d’Usul

Le plus déloyal dans la méthode réside dans l’angle choisi pour la réalisation d’un reportage ou l’écriture d’un article, notamment car il permet de faire passer des messages particuliers, d’en étouffer d’autres, ou de faire du marketing sous couvert d’une apparente neutralité. Cet angle va définir la conclusion idéologique que lecteur ou téléspectateur se fera du sujet et donc de la manière dont il se comportera dans les urnes ou dans la rue. Il peut être déterminé par le point de vue dans lequel on se place parmi les parties prenantes, l’identification des acteurs et en filigrane leur crédibilité, une posture faussement désintéressée à coups d’emploi du conditionnel et qui dissimule un intérêt quelconque,  ou l’utilisation effrénée de symboles qui flirte avec une intention de nous dire ce qui est bien ou mal. La combine est déloyale car elle relève essentiellement d’aliénation passive sous couvert de neutralité et passe inaperçue par le grand public. Par exemple la couverture médiatique des grèves dans les transports par les JT se résume bien souvent à un micro-trottoir des usagers mécontents, ce qui ne renseigne pas beaucoup sur la nature du conflit social mais positionne le gréviste comme preneur d’otage dans l’inconscient collectif, le reportage se termine ou débute généralement en précisant sans aucun détail que « les grévistes réclament de meilleures conditions de travail ». Autre exemple, la presse a unanimement condamné la violence avec laquelle on s’est acharné sur une chemise de DRH à Air France, sans s’attarder sur le plan social qui dérogeait aux accords sociaux signés plus tôt et mettait sur le carreau des foyers souvent modestes (soit dit en passant la leçon fût récemment donnée par le tribunal qui semble punir plus sévèrement la violence sur chemise que la violence sociale sur salarié). En résumé, l’angle choisi pour présenter un sujet peut influencer du tout ou tout le point de vue qu’en aura le grand public et c’est là qu’intervient la combine au service des industriels et propriétaires de médias.

Pour illustrer le propos, attardons-nous sur le traitement médiatique du Dakota Access, projet d’oléoduc dans le Dakota du Nord aux Etats-Unis. Le Monde publie un article le 5 décembre 2016 et titre “Victoire temporaire des Sioux contre un oléoduc”. Le ton est donné dès le titre, l’opposition à ce projet se résume à une bande d’indigènes en colère. Le même procédé est aussi de rigueur pour les projets pétroliers dans la forêt amazonienne pour lequel la presse mondiale personnifie (et limite) l’opposition à la déforestation pour mener les projets à exploitation au chef Raoni, en habit traditionnel. Cela permet d’émouvoir dans les chaumières aisées qui n’ont pas de problèmes immédiats de chômage ou de pauvreté, c’est-à-dire l’opposition la plus inoffensive avec les Indiens sur place qui n’ont politiquement pas de voix aux Etats-Unis. Et dans la caricature à propos des riverains du futur oléoduc nord-américain, Le Monde qui traite d’un maigre sursis obtenu par les opposants Sioux au projet nous sort ici un fabuleux récital d’enfumage, extrait :

« Célébrée par le chef tribal David Archambaut II, […] Cette victoire temporaire a été fêtée dimanche soir au camp qui rassemble les contestataires, à deux pas du chantier controversé. Elle devrait galvaniser pour un temps les soutiens des Sioux qui se relaient à leurs côtés. Trois jours plus tôt, le 1er décembre, des chants sont montés des bords enneigés de la Cannon Ball River qui longe le camp. Un comité d’accueil s’était rassemblé pour fêter l’arrivée en canoë de membres de la tribu Cayuse, liés à la confédération des Nez-Percés. Coiffée d’un feutre, J. A. Pakodis et sa « sœur » Jeena ont chanté avec émotion en l’honneur de la nature et des ancêtres au rythme des tambours.

La petite troupe s’est ensuite regroupée autour d’un brasier allumé au sommet de la rive pour lutter contre un froid mordant. Les arrivants ont reçu avec émotion des cadeaux de bienvenue : un couvre-chef de lamelles de bois tressées et une couverture. « Mon peuple ! Mon peuple ! », a clamé Jeena, l’œil humide. Une jeune femme membre d’une tribu de l’Etat de Washington est passée parmi eux pour glisser dans leur bouche et sur leur poitrine des plantes médicinales destinées à chasser les mauvais esprits. »

C’est pittoresque, bon-enfant, avec ces Indiens qui dansent autour d’un feu de joie il ne manque plus que les « youhou youhou » de notre enfance quand nous jouions aux cowboys et aux Indiens, et on n’est plus très loin de nous expliquer que ces opposants sont un peu des sauvages qui se comportent comme des animaux territoriaux et refusent la société moderne… La suite précise un peu les craintes, en fait une seule, à savoir le risque de fuite du futur oléoduc dans les eaux du fleuve Missouri, risque pour lequel tout le monde se dirait qu’il n’y a qu’à confier le projet à des gens sérieux pour une construction sûre et durable, pas de fuite pas de problème. Au passage, l’article prend le temps de reprendre mot pour mot les arguments de la compagnie texane Energy Transfer Partners à la tête du projet pour nous expliquer à quel point les autres modes de transport d’hydrocarbures sont dangereux, preuve à l’appui le déraillement d’un train au Canada en 2013 provoquant une explosion et 47 morts (comme si le contenant était coupable et non le contenu).

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Le chantier du Dakota Access, sous protection anti-émeute

Oui mais voilà, les craintes ne se limitent bien évidemment pas au risque de fuite. Personne n’ose d’ailleurs prétendre que l’opposition se résume aux autochtones indiens, à contrecœur l’article se doit donc de parler du reste de l’opposition et s’y exécute avec une neutralité admirable: “Longtemps pacifique, la contestation a parfois dérapé au cours des dernières semaines, lorsque les Sioux ont semblé dépassés par des groupes plus radicaux”, appuyé par le commentaire de Bruce Strinden, présenté ici comme “membre du Conseil du comté de Morton qui englobe la zone contestée” mais qui dans la vraie vie est plutôt en charge du marketing pour la société d’affichage promotionnel Newman Sign, et qui nous dit en substance : « Toutes les précautions sont prises pour le passage sous le Missouri. Ce sera très en profondeur et dans de la roche. Mais les Sioux ont été pris en otage par des extrémistes qui refusent toute exploitation des énergies fossiles ». C’est tout ce qu’il sera dit de l’opposition au projet, rien sur l’exploitation désastreuse pour l’environnement des champs bitumineux en amont de l’oléoduc, rien sur les lobbys pétroliers au sein de l’appareil de l’Etat, et rien sur le principal débat de société que nous devrions avoir aujourd’hui sur l’importance des hydrocarbures dans nos économies et nos modes de vie, et les responsabilités qui en découlent sur le réchauffement climatiques et toutes les formes de pollution causées par l’exploitation, la production et la consommation de gaz et de pétrole.

Ainsi donc pourquoi Le Monde, quotidien français, biaise autant son propos sur un projet d’oléoduc américain et caricature à peu près toutes les formes d’opposition à ce projet ? D’une part le projet est gigantesque, près de 2000 km de tuyaux à travers le pays. D’autre part les investissements sont à la hauteur des ambitions et d’importantes multinationales du pétrole sont de près ou de loin associées au projet – même le Président Trump a des parts, c’est dire à quel point l’opposition n’a pas les pieds sortis du sable – de même que de très importants groupes financiers venus du monde entier, 14 au total avec parmi eux les plus grandes banques du monde et cocorico quelques françaises à savoir le Crédit Agricole, Natixis et la Société Générale qui financent pas moins d’un quart du projet, sans compter l’exposition de près de 450 millions USD d’un crédit contracté par le groupe Energy Transfer, en charge opérationnelle du projet, auprès de la BNP (source Bloomberg):

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Toutes ces banques françaises qui sont dans le coup sont aussi en accointance soutenue – contractuellement – avec les entreprises de Matthieu Pigasse et Xavier Niel, actionnaires majoritaires du quotidien Le Monde. Et la boucle est bouclée. Matthieu Pigasse est notamment directeur de la banque Lazard France, cette même banque qui fût une époque chargée par le Crédit Agricole d’étudier une offre sur la Société Générale, cette même banque qui finance via la BPI (Banque Publique d’Investissement) des sociétés françaises y compris spécialisées dans les hydrocarbures, sociétés qui pourraient aussi trouver des financements auprès de la banque Ibanfirst, sous investissements Xavier Niel, qui par ailleurs est à la tête du fonds NJJ Capital, financé par la Société Générale, et ainsi de suite… Tout ce petit monde s’accorde et leurs affaires demeurent interdépendantes, alors quand il y a dans la « famille » des gens à la tête de groupes de presse, la solidarité dans les affaires conduit nécessairement à de la désinformation et il ne s’agira surtout pas de médiatiser les véritables enjeux et problèmes relatifs à des projets dans lesquels de très proches partenaires sont liés. Ainsi la ligne éditoriale et l’angle choisi par Le Monde devinrent limpides…

Cyril