Make America hated again

Facile de dire après coup que la victoire de Trump n’était pas si improbable, d’estimer que son élection est le résultat d’un mauvais casting chez les Démocrates. Facile aussi de réduire la volonté des Américains à un réflexe raciste, homophobe ou misogyne face à la crainte de voir un mode de vie bousculé par le progressisme. Facile enfin d’essentialiser le résultat des élections à la dernière croisade de l’homme blanc. Il est bien commode de pointer du doigt la manipulation populiste et de limiter son champ de vision à un triomphe de la séduction des masses par des paroles en l’air et un vocabulaire fleuri, mais le succès du populisme ne peut tenir qu’à la présence d’un malaise profond qui nourrit son contenu et autant dire qu’aux Etats-Unis il y a matière à diversifier les ingrédients.

Les dynasties d’élus, entrave essentielle à la démocratie

Depuis la fin des années 80 et outre l’interlude Obama qui par trop plein d’espoir au démarrage a fini par décevoir, deux dynasties se partage le trône des Etats-Unis à savoir les familles Bush et Clinton. Les Bush parce qu’ils ont été 12 ans à la Maison Blanche et que Jeb Bush était à priori la meilleure cartouche des Républicains pour l’élection de 2016. Les Clinton parce qu’au-delà de la présidence de Bill, ils ont la main sur le parti démocrate depuis plus d’un quart de siècle et que malgré les apparences ils ont toujours été à la baguette y compris pendant les mandats d’Obama, eux ou du moins leur vision de la gouvernance. Comme si la claque reçue par les démocrates n’était pas encore assez violente après l’élection de Donald Trump, voilà que la sphère médiatique s’emballe déjà sur la future carrière politique de Michelle Obama et que l’idée semble plaire aux démocrates, visiblement pas fatigués de se faire pincer très fort à chaque fois qu’ils mettent leurs doigts dans l’urne depuis presque 10 ans.

Si en 2017 et par un concours de circonstances des plus improbables Vincent Bolloré était un candidat de second tour présidentiel face à François Hollande – on se demande aujourd’hui si le second n’est pas encore plus improbable – je mettrais mon billet (et ma désolation, soyons clairs) sur la tête de Vincent Bolloré. Sans élever la fantaisie en comparaison directe, c’est pourtant et plus ou moins le scénario qui s’est produit aux Etats-Unis et comble de l’ironie c’est par la mise en exergue des malaises sociaux que les démocrates se sont fait doubler par un milliardaire, le tout en méprisant copieusement son ancien électorat populaire phagocyté par Donald Trump.

Comment les Américains ont-ils donc pu élire un apparent raciste, homophobe et misogyne ? Posons la question autrement, en tout état de cause, comment les Américains en sont-ils arrivés à préférer un milliardaire novice de la politique et qui s’exprime comme un marchand de hot dog un peu agressif – no offense j’adore les hot dog – plutôt qu’Hillary Clinton droite dans ses bottes depuis 20 ans? La réponse est presque dans la question, sous l’ère Clinton le parti démocrate a mué si profondément en plus néo-libérale que les Républicains eux-mêmes qu’ils ont fini par les doubler par la droite et qu’il était devenu extrêmement commode de fragiliser leur crédibilité dans le domaine social. Le malchanceux de l’affaire, même si sa dynamique va perdurer, restera Bernie Sanders qui par ses salves à l’encontre de Wall Street aurait dû porter le projet démocrate pour la Maison Blanche car il répondait à une véritable angoisse de point de non-retour dans les extravagances néolibérales de son parti. C’était sans compter sur les miradors installés par les Clinton autour de la forteresse du pouvoir et probablement le manque de courage au sein du parti de dire tout simplement stop. La possibilité d’une victoire de Bernie Sanders face à Hillary Clinton pendant les primaires, un moment entrevue, a sans doute aussi dopé le clan Trump qui s’est engouffré dans la même brèche sociale pour attaquer Clinton sur sa manifeste déconnexion du monde réel et la sous-estimation d’un malaise qu’elle admet à demi-mot aujourd’hui.

Le populisme fonctionne…quand il a matière à fonctionner

Le succès de Trump repose aussi sur une caractéristique quasi-constante chez les populistes de tout bord : l’identification des causes de tous nos problèmes se résume généralement à la recherche de bouc-émissaires, les solutions proposées sont souvent extrêmes et irréalistes et servent plus à provoquer un électrochoc dans l’opinion ou à susciter une couverture médiatique qu’à présenter un programme élaboré. En revanche, la nature des problèmes et des dysfonctionnements pointés du doigt sont souvent pertinents, on peut se tromper sur les causes et les solutions et pour autant bien cerner où sont les problèmes. Trump n’a pas été élu pour ses facultés à comprendre les causes de la situation des Etats-Unis et du monde, ni pour les solutions qu’il propose, mais plutôt pour sa capacité à mettre systématiquement le doigt où ça fait mal, comme Sanders pendant les primaires, et où il y a effectivement beaucoup à dire : l’inclination des médias pour l’establishment et l’entre-soi, l’inclination de l’establishment pour Wall Street, la bourre des banquiers de Wall Street pour qui la crise dont ils sont responsables est déjà loin et contrastant avec des foyers modestes toujours ruinés par la crise, l’abandon de la « Terre du Milieu » et de ses industries après la politique libre-échangiste des démocrates depuis Bill Clinton, ou encore l’interventionnisme militaire qui coûte des vies et beaucoup d’argent pour une raison d’être bien souvent discutable. Il n’a donc pas eu besoin de convaincre sur ses capacités, il lui a suffi de tirer sur l’ambulance démocrate et taper sur un système fondamentalement rejeté par une majorité d’Américains et leur vote, comme souvent, est un vote de rejet plus que d’adhésion, de même que la majorité des votes pour Hillary Clinton étaient plus une opposition à Donald Trump qu’une réelle conviction. Les démocrates ont cru pouvoir retourner le rejet contre l’auteur de toutes les outrances verbales, mais celles-ci n’ont depuis le début qu’une place secondaire dans le cahier des doléances du peuple qui débordaient déjà des faux-semblants de la « gauche » américaine, ce qu’Hillary Clinton n’a jamais compris ou a feint d’ignorer.

La campagne des démocrates : tribunal de courtoisie et détournement des vrais enjeux

La raison pour laquelle la campagne américaine fût d’un si faible niveau tient sur la mise en exergue par les médias des outrances de Donald Trump et surtout au fait que les démocrates ont mordu de toutes leurs dents à l’hameçon. Ou plus exactement ils ont fait semblant de mordre. Aux insultes et provocations du candidat républicain ils ont intenté un procès en courtoisie à Donald Trump se disant que la forme seule pouvait sans doute permettre de l’emporter. Cette posture a autant rabaissé le niveau des échanges qu’elle a mis en pleine lumière la gêne des démocrates à défendre leur bilan lorsqu’il s’agit de parler des inégalités sociales provoquées par la politique estampillée Clinton, et à vouloir pisser plus haut que les capitalistes traditionnels les démocrates ont fini par se pisser au visage et encaisser une défaite électorale totale, on appelle ça communément le retour de bâton. Car les véritables enjeux aux Etats-Unis – et dans le monde – sont avant tout socio-économiques, l’essentiel du reste en découle. Or, toutes les parties au pouvoir depuis plusieurs décennies peuvent rougir de leur bilan sur ce point, certains à droite cherchent à glisser sur un terrain identitaire factice et un retour aux valeurs traditionnelles comme si l’heure était au repli – c’est commode puisqu’un débat subjectif est sans fin et on ne perd pas de temps à parler de la condition sociale des gens – et d’autres à gauche tentent maladroitement de faire oublier qu’ils prennent la béquée auprès de la même poule aux œufs d’or que leurs camarades de droite. Dans ces conditions, n’importe qui affichant une distance avec ce système trouve nécessairement plus d’oreilles attentives à son propos que les politiciens traditionnels.

Une multitude de motivations pour voter Trump

Bien sûr il y a quelques âmes en peine qui adhèrent véritablement au discours de campagne du candidat Trump, bien sûr il y a – comme partout – un racisme latent et une misogynie sans frein portés par une minorité rétrograde, et bien sûr il y a ceux qui s’imaginent que Trump en a réellement quelque chose à faire du chômage dans le bassin minier du Wyoming. Ces sensibilités ont la fâcheuse tendance à rester immuables dans l’esprit des gens mais ceux-là ne font rien pour rester discrets et il est facile d’appréhender leur discours et leur vote.

Sans trop développer, le réalisateur Michael Moore a proposé une autre explication qui est sans doute la meilleure pour comprendre que les sondages passent à côté de l’essentiel : la capacité des gens à se comporter comme des anarchistes, ou au minimum comme des spectateurs. Que ce soit prémédité ou spontanément dans l’isoloir, certains considèrent que mettre un bon coup de pied dans la fourmilière pour voir s’agiter en cœur tous les acteurs de la vie politique est un risque à prendre pour reconstruire quelque chose de plus égalitaire et plus durable, et en plus c’est amusant. Etant donné le pronostic vital très engagé des schémas de gouvernance proposés par les personnes portées au pouvoir ces 30 dernières années, l’idée de jeter le bébé avec l’eau du bain a fait beaucoup de chemin. Indéniablement cette catégorie d’électeurs s’élargit, dans sa forme la plus primaire elle se manifeste en un rejet brutal du « système » sans plus d’argumentation et le fameux « tous pourris ». La conséquence se mesure aux Etats-Unis et dans de nombreux pays par le succès des extrêmes droite et gauche qui prennent le dessus sur leurs camarades prétendument plus modérés et traditionnellement au pouvoir. Sans espoir particulier et sans aucune conviction ni pour le personnage ni pour son programme, nombreux ont été ceux qui ont mis le bulletin Trump dans l’enveloppe simplement par contradiction avec la gouvernance en place. Ces électeurs ne considèrent pas que la présidence de Trump va affecter leur petite routine, de même que beaucoup sont épuisés par les fausses oppositions politiques qui conduisent finalement aux mêmes pratiques et mêmes résultats lorsque les uns et les autres sont aux commandes. Ainsi, il n’est pas dit qu’ils le sous-estiment, mais au minimum ils considèrent comme négligeable le risque pris pour eux-mêmes et se déresponsabilisent de leur vote de sorte à simplement bousculer un système qu’ils percçoivent comme peu concernant pour eux.

Donald Trump est déjà un président américain pas comme les autres et il le demeurera. Toutefois et du haut de sa tour newyorkaise, de son empire immobilier, de son capitalisme d’Etat grimé en souverainisme et de sa fibre sociale proche du néant, il devrait laisser au Congrès le soin d’appliquer une politique républicaine traditionnelle portée sur la défense du capital, un nivellement par le bas des différentes couches de la société et un retour au conservatisme socioculturel, une forme de statuquo qui finalement arrange tout le monde chez les élites et l’establishment. Bref, à l’Ouest, rien de nouveau…

Cyril

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Pour ne plus parler de religion

Les spectateurs sont installés confortablement dans leur fauteuil et les bruissements s’estompent peu à peu alors que le rideau s’apprête à s’excuser au profit du spectacle. En coulisses, les candidats à la présidentielle de 2017 répètent leurs plus belles homélies pour convertir un public déjà anesthésié par l’indigence intellectuel qu’on lui sert depuis quelques représentations. Nous voici donc au début de la grande comédie qui mènera aux responsabilités le prochain Président de la République française. Comme attendu, les premières joutes électorales nous laissent à penser que la route qui le mènera à l’Elysée prendra beaucoup de raccourcis – pour grimer des sophismes en vérités toutes faites afin de séduire l’électeur un peu naïf – quitte à passer par le caniveau.

Si on connait les lubies de l’extrême droite et s’il y avait fort à parier que le thème identitaire – mot fourre-tout qui sert essentiellement à parler de la religion sans la nommer – demeurerait inextirpable des propos(itions) de candidats comme Nicolas Sarkozy, les événements dramatiques qui se sont déroulés depuis la dernière comédie ont déjà fait basculé dans la surenchère médiatique un gouvernement qui n’a plus rien de socialiste, et vont vraisemblablement faire déraper toutes les discussions jusqu’à l’extrême gauche autour de la question de savoir ce que c’est d’être français. Récemment, le très complexé Robert Ménard nous a donné sa réponse : être français c’est être blanc, et c’est être catholique. Passons rapidement sur la première condition pour laquelle on ne sait pas si on doit rire ou pleurer et concentrons-nous sur la seconde qui est moins commune, car si jusqu’ici la frustration de beaucoup trop de monde était que certains de leurs concitoyens ne veulent pas arrêter d’être musulmans, les salauds, ou que trop à leur goût auraient survécu à Auschwitz et domineraient depuis les principaux leviers du pouvoir, aujourd’hui il faudrait en plus être catholique pour « être un bon Français ». Ce qui est étonnant est la retenue dont font preuves les athées lorsqu’ils sont oubliés, mal considérés et parfois même stigmatisés (si si, stigmatisés aussi). Si on suit les propos de Robert Ménard (ou de Nadine Morano il y a quelques mois), tout en étant blanc et bien bourguignon on ne serait pas digne d’être français parce que nous ne sommes pas de confession catholique, même pas chrétienne (et si ça se trouve même pas d’origine gauloise…). Triste de devoir encore le dire de nos jours, revendiquer son héritage politique du Général de Gaulle c’est se réclamer de la France libre mais c’est aussi vivre dans les années 50 et 60 et il n’existe aucune société parfaitement immuable dans le monde, certainement pas la société française. Autrement dit, s’il eut existé des gens formidables en France, certains de leurs propos d’époque quand bien même fussent-ils unanimement salués (ce qui n’était bien évidemment pas le cas pour de Gaulle), sont nécessairement surannés en 2016 et la déconnexion de la réalité est criante lorsqu’ils sont péniblement recyclés des décennies plus tard.

Pourtant, la laïcité en France à travers la loi de 1905 permet normalement de pratiquer son culte en toute liberté et dans le respect de celui des autres. Dit autrement, elle garantit à un gros tiers de Français, à savoir les athées et agnostiques, la possibilité de ne pas se laisser abrutir par tous les autres. Malheureusement, la revendication prosélyte et égocentrée se fait toujours entendre en France avec beaucoup plus de décibels que les envies de tranquillité, et qu’ils le veuillent ou non les athées se retrouvent noyés malgré eux dans le grand tourbillon politico-médiatique qui parle indirectement mais essentiellement de religion à travers des sujets comme l’immigration, la sécurité et l’identité.

Aujourd’hui et toutes religions confondues, il faut admettre qu’entre autres choses il y a de ça et là du zèle de victimisation. D’un côté les uns frôlent le choc anaphylactique si on touche à leur religion, même quand c’est constructif (ou même juste pour déconner), et de l’autre des gens qui ne parlent que du burkini à Cannes ou du bidonville de Calais alors qu’ils n’y mettent jamais les pieds. Par ailleurs la meute cri au loup antisémite à la moindre critique de la vision géopolitique de Benyamin Netanyahou, au loup islamophobe à l’idée que bien qu’instrumentalisé et que rien n’étant égal par ailleurs l’Etat Islamique est une représentation parmi d’autres de l’Islam politique (tous les catholiques du XVème siècle n’étaient pas inquisiteurs et cela n’efface pas pour autant l’Inquisition de l’héritage du catholicisme…), ou au mauvais français voire au traître à la nation dans le fait ne pas se reconnaître dans l’héritage chrétien du pays.

Sans remettre en question les sensibilités des uns et des autres et surtout pas celles de ceux directement concernés par les deux « sujets d’actualité » du burkini et de la jungle de Calais  (c’est-à-dire très peu d’entre nous), ce n’est pas interdit de penser que certainement une majorité de « victimes » exagèrent la peine suscitée au quotidien, et si dans le fond là est bien la cause de tous nos problèmes. La vérité est peut-être que beaucoup en 2016 sont tellement incapables d’autodétermination qu’ils s’inventent des opinions propres et une conscience fondamentale avec des hypothèses de départ très légères voire erronées, alors qu’ils sont consciemment ou inconsciemment dans le mimétisme ou parfois téléguidés par le pouvoir obscur de médias eux-mêmes téléguidés. Ce ne sont jamais les plus nombreux mais toujours les plus bruyants. Ils se sentent comme les obligés de causes ou de combats dont ils se foutent en privé et s’émeuvent en public, si cela les aide à se sentir quelqu’un, beaucoup ne font que rajouter encore un peu d’emmerdements là où il y en a déjà suffisamment.

Réduire la pensée des Français à ce genre de caricatures serait bien évidemment et encore une fois injuste pour un grand nombre d’entre nous, mais sans être dans le déni de certains problèmes et sans tirer le trait au-delà, rien n’interdit non plus de prendre un peu de recul sur la cause réelle des tensions en France et dans le monde et des faits peu contestables comme celui où des riches deviennent encore plus riches pendant que les pauvres deviennent plus pauvres et que le milieu survit non sans dommages, que des problèmes d’une autre envergure encore sont à résoudre avec l’augmentation de la population sur Terre et la raréfaction ou l’accaparation des ressources, ou encore qu’une guerre totale dans certaines régions du monde et voire d’Europe nous pend tellement au nez qu’on s’en moucherait les pieds.

Sans s’égarer jusque-là, parmi ceux qui sont donc en position de nous représenter à court terme depuis le trône de l’Elysée et ses annexes, les muets sont nombreux et les bavards timides sur une économie toujours aussi ensablée pour les uns et généreuse en dividendes pour les autres, au point que personne ne se demande même plus pourquoi l’espérance de vie des gens en bonne santé baisse en France depuis 10 ans pendant que certains ont vu leurs dividendes augmenter de 60% en 5 ans. Des riches pas si riches n’y sont pour rien et sont traités comme des voleurs, en 2016 on « suspecte » les gens de gagner de l’argent, pendant que des pauvres qui n’y sont pour rien non plus sont traités comme des machines incultes et bons qu’à l’usine ou au chômage. Ainsi, de misères en dépressions, pris sur d’autres sujets comme celui de la religion qui a le don de monopoliser l’attention et de créer des tensions artificielles, les gens sont déjà comme des braises à peine sorties de la chaudière et ils se lâchent, et surtout ils oublient tout le reste, l’espace d’un instant, de quelques jours, ou le temps d’une élection présidentielle… Comme si l’escadrille des emmerdes chère à Jacques Chirac n’était qu’un mythe, les fauteurs de troubles ont le soutien des troubleurs de faits pour que les emmerdements perdurent et particulièrement sur le terrain religieux, et tout ceci n’est pas très engageant pour l’élection de 2017 en ce qui concerne les véritables sujets à débattre…

Cyril

Le menu Attentat

Un homme s’assied à une table, le serveur vient prendre sa commande :

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– Bonjour Monsieur, vous avez fait votre choix ?

– Bonjour, parfaitement, je vais prendre le menu 3 plats…

– Très bien, vous prendrez quelle entrée ?

– En entrée je vous prendrais bien le 7 janvier, du lourd dès l’entrée, j’ai un appétit d’ogre…

– Je vous mets un peu d’hyper casher avec?

– S’il vous plait, avec défilé de chefs d’Etat à part, et la main lourde sur la controverse s’il vous plait, j’adore ça !

– Monsieur a bon goût, pour le plat principal qu’est-ce que Monsieur prendra ?

– Monsieur est surtout gourmand, je vais vous prendre le 13 novembre.

– Très bon choix, une portion pour deux peut-être ?

– Pour 130 s’il vous plait.

– La cuisson ?

– Saignant.

– Comme accompagnement indécence médiatique ou émotions surfaites ?

– Vous n’avez plus de comment en sommes-nous arrivés là ?

– Ah non désolé Monsieur, on ne nous la réclame que très peu depuis longtemps, nous n’avons plus rien en réserve… Mais je peux vous mettre la récupération politique à la place si vous le souhaitez.

– Non merci, j’en mange toute l’année j’aimerais changer un peu, mettez-moi les émotions surfaites avec les enfants et les nounours, le goût est neutre d’habitude ça passe plutôt bien…

– Excellent choix, ça se mariera très bien avec un copieux 13 novembre, est-ce que je peux vous suggérer un supplément Bagdad, Orlando ou Dacca ?

– Non merci, ne compliquons pas…

– Parfait, pour le dessert, Euro 2016 ou 14 juillet ?

– 14 juillet.

– Très bien, à la kalachnikov ou au camion ?

– Au camion s’il vous plait, je suis un peu pressé.

– C’est noté, vous réglerez comment ?

– Vous acceptez les libertés individuelles ?

– Désolé Monsieur nous les acceptons que pour nos clients qui participent à notre programme de fidélité Etat d’urgence…

– Ah, sans doute que je reviendrai régulièrement de toute façon, combien coûte cette carte ?

– Elle est gratuite Monsieur.

– Excellent, vous m’en faites une ?

– Avec plaisir, vous pourrez dorénavant payer en libertés individuelles même pour un plat unique.

– Et si je deviens un client fidèle est-ce que vous pourrez recommander pour moi du comment en sommes-nous arrivés là ?

– Malheureusement nous n’avons plus personne pour cuisiner cette sauce, cela me semble compromis, mais si je peux me permettre les arômes se mélangent de toute façon assez mal avec la récupération politique et les émotions surfaites du 13 novembre…

– C’est vous le professionnel, vous avez sans doute raison.

– Vous savez cette sauce n’est plus très à la mode, mais peut-être qu’en écoutant les vieux pots vous saurez faire votre propre confiture comme on dit !

– Ah vous êtes positif, vous me plaisez, je reviendrai avec plaisir…

– Attention ici le chef n’aime pas trop que les gens discutent la recette de ses sauces, vous savez ce que c’est, c’est le chef…

– Tant qu’il se rappelle qui sont ses clients…

»

Cyril

à la Une

Les cérémonies récompensant cinéma et théâtre sont-elles vraiment racistes ?

À chaque cérémonie de récompenses de cinéma en général ou de théâtre avec les Molières récemment, il est dorénavant coutume d’animer la fête avec une polémique politique, raciale par exemple. On s’indigne de l’absence de diversité d’un côté, on raille un jury qui a l’indélicatesse de primer les arts trop engagés de l’autre et au milieu vivote le reste d’une profession circonspecte et priée de bien vouloir prendre parti, l’engagement virulent des uns jetant l’opprobre sur le flegme coupable des autres. Si par le passé le militantisme zélé était une particularité de certains artistes, il est aujourd’hui la norme et on ne crédite désormais les artistes d’une conscience politique que lorsque celle-ci est hurlée sur tous les toits. Cette tacite obligation suscite au mieux des situations ridicules où des acteurs se sentent comme les messagers d’une cause qu’ils connaissent à peine – depuis quand Leonardo DiCaprio est-il climatologue au juste ? – ou bien lorsque des soupçons absurdes viennent peser sur ceux qui ne souhaitaient simplement pas donner leur avis publiquement. Parfois ces polémiques tournent en vinaigre inquisiteur comme pour cette même cérémonie des Oscars qui ne brillait pas par la diversité ethnique de son auditoire mais où dans l’excès inverse une simple participation pouvait suffire à se voir intenter un procès en racisme, au moins par complaisance. Avec un peu de recul, il semblerait plutôt que le cinéma souffre de réalisateurs trop présomptueux dans le mélange des genres et d’un manque de diversité dans le panel de comédiens disponibles, bien plus que de racisme au moment des récompenses.

La palme d’Or à Cannes cette année fut un bon choix précisément parce que le film de Ken Loach évite les facilités du 21ème siècle, à savoir un drame social contemporain qui ne parle pas de choc culturel, de religion ou de racisme. La misère est partout et elle est avant tout la conséquence d’un système économique, tel est le message délivré par le film. Celui-ci est simple et frappe par sa justesse là où la concurrence est engoncée de sujets politiques obligés. Choisir un acteur blanc pour incarner la détresse sociale et l’abandon fait presque et paradoxalement l’originalité d’un film en 2016, la démarche permet ici à Loach – avec toutefois quelques ficelles typiques de la part d’un profane de la misère – de ne pas détourner l’attention d’un spectateur dont il veut stimuler avant tout une sensibilité anti-capitalistique. Loach relaye ainsi la stigmatisation raciale à un invisible second plan et la présente implicitement comme une conséquence des imperfections d’un système en amont plutôt que comme une cause. La rareté d’une mesure aussi juste est familière des projecteurs de Cannes, on se souvient l’an dernier de La Loi du Marché  déjà salué par la critique et par un prix d’interprétation pour Vincent Lindon. Loach oppose ici aux grands enjeux du 21ème  siècle la sobriété crue du combat social d’un anonyme, perdu dans un monde devenu trop petit et où les choses vont trop vite. Le film est vrai, et c’est tout ce qu’on lui demande étant donné le propos.

Les Molières en 2016 ont été qualifiés de « Molières de la honte » parce qu’ils n’ont pas dérogé encore une fois à un traditionalisme un peu trop pale entend-on. Ainsi il serait bien opportun de primer des comédiens d’origines un peu plus diverses, à l’image de la France. Beaucoup s’époumonent  à le réclamer, quelques vieux tontons racistes en ont la nausée, mais personne et notamment à gauche ne semble prendre le problème par le bon côté. En France et en Occident le théâtre, le cinéma et les arts en général n’ont été ouverts aux personnes de couleur que sur le tard, scandaleux ça n’en est pas moins l’histoire. Des Noirs et des Maghrébins il n’y en a tout simplement pas assez dans les arts en France. Il y en a, et parmi eux des génies absolus, mais ils n’étaient pas assez hier et ils ne sont toujours pas suffisamment encouragés aujourd’hui.

Ainsi, peut-être serait-il plus intéressant d’ouvrir des portes à ces Français en amont plutôt que de s’offusquer de leur absence en aval. Ce besoin pressant de faire apparaître d’autres visages à l’écran a conduit à plus de zèle médiatique grimé en reconnaissance professionnelle que de propos nouveaux. De trop rares films bouleversants tels que Timbuktu d’Abderrahmane Sissoko ou Dheepan d’Audiard ont été signés, pour beaucoup trop de caricature où le thème identitaire est l’appendice forcée au propos du film. Si La Loi du Marché est si percutant sur le thème anticapitaliste c’est précisément parce que rien ne s’en détourne. Tous les sujets sont bons à traiter mais la dispersion brouille le propos du film, nécessairement. Le mélange des genres reste l’apanage de génies qui se distinguent par leur rareté dans le cinéma mainstream : les frères Coen, Terrence Malick à sa manière, Tarantino parfois. Le cinéma d’horreur en France et quelques réalisateurs atypiques comme Quentin Dupieux, Serge Bozon et Michel Gondry sont par ailleurs représentatifs de la démarche. Au-delà de la difficulté d’obtenir un résultat final cohérent malgré le mélange des genres, les soutiens apportés aux films prenant des risques sur le plan thématique sont toujours plus timides. Un mal pour un bien parfois pour éviter la caricature et dans la mesure où comme en cuisine il faut savoir maîtriser les recettes simples avant de mélanger les arômes.

Cyril