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Les cérémonies récompensant cinéma et théâtre sont-elles vraiment racistes ?

À chaque cérémonie de récompenses de cinéma en général ou de théâtre avec les Molières récemment, il est dorénavant coutume d’animer la fête avec une polémique politique, raciale par exemple. On s’indigne de l’absence de diversité d’un côté, on raille un jury qui a l’indélicatesse de primer les arts trop engagés de l’autre et au milieu vivote le reste d’une profession circonspecte et priée de bien vouloir prendre parti, l’engagement virulent des uns jetant l’opprobre sur le flegme coupable des autres. Si par le passé le militantisme zélé était une particularité de certains artistes, il est aujourd’hui la norme et on ne crédite désormais les artistes d’une conscience politique que lorsque celle-ci est hurlée sur tous les toits. Cette tacite obligation suscite au mieux des situations ridicules où des acteurs se sentent comme les messagers d’une cause qu’ils connaissent à peine – depuis quand Leonardo DiCaprio est-il climatologue au juste ? – ou bien lorsque des soupçons absurdes viennent peser sur ceux qui ne souhaitaient simplement pas donner leur avis publiquement. Parfois ces polémiques tournent en vinaigre inquisiteur comme pour cette même cérémonie des Oscars qui ne brillait pas par la diversité ethnique de son auditoire mais où dans l’excès inverse une simple participation pouvait suffire à se voir intenter un procès en racisme, au moins par complaisance. Avec un peu de recul, il semblerait plutôt que le cinéma souffre de réalisateurs trop présomptueux dans le mélange des genres et d’un manque de diversité dans le panel de comédiens disponibles, bien plus que de racisme au moment des récompenses.

La palme d’Or à Cannes cette année fut un bon choix précisément parce que le film de Ken Loach évite les facilités du 21ème siècle, à savoir un drame social contemporain qui ne parle pas de choc culturel, de religion ou de racisme. La misère est partout et elle est avant tout la conséquence d’un système économique, tel est le message délivré par le film. Celui-ci est simple et frappe par sa justesse là où la concurrence est engoncée de sujets politiques obligés. Choisir un acteur blanc pour incarner la détresse sociale et l’abandon fait presque et paradoxalement l’originalité d’un film en 2016, la démarche permet ici à Loach – avec toutefois quelques ficelles typiques de la part d’un profane de la misère – de ne pas détourner l’attention d’un spectateur dont il veut stimuler avant tout une sensibilité anti-capitalistique. Loach relaye ainsi la stigmatisation raciale à un invisible second plan et la présente implicitement comme une conséquence des imperfections d’un système en amont plutôt que comme une cause. La rareté d’une mesure aussi juste est familière des projecteurs de Cannes, on se souvient l’an dernier de La Loi du Marché  déjà salué par la critique et par un prix d’interprétation pour Vincent Lindon. Loach oppose ici aux grands enjeux du 21ème  siècle la sobriété crue du combat social d’un anonyme, perdu dans un monde devenu trop petit et où les choses vont trop vite. Le film est vrai, et c’est tout ce qu’on lui demande étant donné le propos.

Les Molières en 2016 ont été qualifiés de « Molières de la honte » parce qu’ils n’ont pas dérogé encore une fois à un traditionalisme un peu trop pale entend-on. Ainsi il serait bien opportun de primer des comédiens d’origines un peu plus diverses, à l’image de la France. Beaucoup s’époumonent  à le réclamer, quelques vieux tontons racistes en ont la nausée, mais personne et notamment à gauche ne semble prendre le problème par le bon côté. En France et en Occident le théâtre, le cinéma et les arts en général n’ont été ouverts aux personnes de couleur que sur le tard, scandaleux ça n’en est pas moins l’histoire. Des Noirs et des Maghrébins il n’y en a tout simplement pas assez dans les arts en France. Il y en a, et parmi eux des génies absolus, mais ils n’étaient pas assez hier et ils ne sont toujours pas suffisamment encouragés aujourd’hui.

Ainsi, peut-être serait-il plus intéressant d’ouvrir des portes à ces Français en amont plutôt que de s’offusquer de leur absence en aval. Ce besoin pressant de faire apparaître d’autres visages à l’écran a conduit à plus de zèle médiatique grimé en reconnaissance professionnelle que de propos nouveaux. De trop rares films bouleversants tels que Timbuktu d’Abderrahmane Sissoko ou Dheepan d’Audiard ont été signés, pour beaucoup trop de caricature où le thème identitaire est l’appendice forcée au propos du film. Si La Loi du Marché est si percutant sur le thème anticapitaliste c’est précisément parce que rien ne s’en détourne. Tous les sujets sont bons à traiter mais la dispersion brouille le propos du film, nécessairement. Le mélange des genres reste l’apanage de génies qui se distinguent par leur rareté dans le cinéma mainstream : les frères Coen, Terrence Malick à sa manière, Tarantino parfois. Le cinéma d’horreur en France et quelques réalisateurs atypiques comme Quentin Dupieux, Serge Bozon et Michel Gondry sont par ailleurs représentatifs de la démarche. Au-delà de la difficulté d’obtenir un résultat final cohérent malgré le mélange des genres, les soutiens apportés aux films prenant des risques sur le plan thématique sont toujours plus timides. Un mal pour un bien parfois pour éviter la caricature et dans la mesure où comme en cuisine il faut savoir maîtriser les recettes simples avant de mélanger les arômes.

Cyril

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