Marine Le Pen, l’économiste faussaire

Contrairement aux apparences, ce n’est pas par le lissage d’un discours aigri par le racisme et par des propos moins fleuris que le Front National a opéré sa chirurgie esthétique de diabolisation. Dans la pratique, dédiabolisation n’a pas eu lieu, les frontistes (le parti, à ne pas systématiquement confondre avec ses électeurs) sont toujours animés par la même xénophobie et les mêmes espérances réactionnaires. On attribue d’ailleurs trop vite à cette dédiabolisation le niveau des intentions de vote qui crèvent le plafond et le succès global du FN version Marine. En réalité, c’est l’association d’un nouveau discours populiste avec les vieilles prérogatives racistes qui donne une apparence plus « socialement acceptable » au discours global de Marine le Pen et de ses obligés, mélangez du bleu marine avec un peu de rouge et vous obtiendrez du rose qui tend plus ou moins sur le violet, la solution finale permettant de faire oublier la concentration en bleu marine (qui n’a pas changée) tout en braconnant sur les terres électorales des autres couleurs.

Les travaux de Chantal Mouffe* (entre autres) nous apprennent à distinguer les populismes de gauche et de droite et notamment dans le rapport de force que le populisme souhaite suggérer. La posture des deux populismes est commune à toutes les formes de populisme, elle a pour but de briser la pluralité générale pour opposer un « nous » et un « eux ». Ce qui distingue le populisme de gauche et de droite est que le premier cherche à opposer une population avec un « cartel » de puissants économiques, populisme qui se veut universaliste, pendant que le second s’attarde à opposer une population avec d’autres, populisme nationaliste donc. Avec plein de raccourcis, disons simplement que le « eux » du populisme de gauche sont les riches pendant que celui de la droite ce sont les étrangers.

De ce postulat, chacun s’atèle donc à établir un programme économique en conséquence. Les programmes de Mélenchon et Hamon laissent peu de doutes sur leur cible, tout ce qu’on leur oppose de concret est d’ailleurs la question du financement de leur programme respectif. Le financement n’est pas le vrai problème, l’un comme l’autre ont raison de penser et démontrer que leur programme est finançable. A la question systématique des journalistes et de tous les faux experts sous influence « Mais comment financez-vous un tel programme ? », il faut comprendre « comment comptez-vous faire plier les grandes sociétés et les grandes fortunes pour mettre la main au portefeuille sans les faire fuir sous de meilleures latitudes fiscales ? ». C’est précisément la démission face à cette question qui a définitivement plombé le Parti Socialiste et sa crédibilité de gauche.

Cohérents avec son postulat de départ, les frontistes proposent l’instauration d’un protectionnisme apparent avec de nouvelles barrières tarifaires, la sortie de l’euro, etc. Pour éviter un choc trop violent avec une économie avancée si loin dans la mondialisation qu’il est difficile de revenir en arrière, Florian Philippot répète inlassablement le concept d’écluses qui nous permettrait de changer les règles douanières progressivement (métaphore que nous sert aussi le très marxiste Philippe de Villiers depuis qu’il a eu son premier cheveu blanc). Ils ont raison sur le fait que c’est ce que pratique déjà les Américains et les Chinois et que nous, européens, sommes bien les seuls à être timides. En revanche ce concept trahit définitivement la doctrine économique frontiste qui est exactement la même que les néo-libéraux de droite et de gauche « progressiste » (ou gauche attaliste…): entre le point de vue de l’offre et celui de la demande, c’est toujours l’offre qui est perçu comme le moteur et non la demande, c’est donc toujours le point de vue du producteur et non du consommateur qui est privilégié. Cette politique est notamment basée sur le vieux mythe des avantages comparatifs de Ricardo, théorie mère de toute la pensée libre-échangiste. Les avantages comparatifs consistent à créer des synergies entre des pays en favorisant des échanges dans leur domaine de spécialisation, et générant une richesse totale plus élevée en libre-échange qu’en autarcie. Hormis le fait qu’en pratique les pays s’échangent plus de biens interchangeables qu’ils ne comblent de réels besoins (le comportement des consommateurs et notamment la mode et toutes les formes de différenciation échappant complètement à la théorie), le fait que mis en application marche plutôt bien au premier abord:

avantages comparatifs

 

Ça marche, mais à quel prix ?

La théorie des avantages comparatifs implique deux dommages collatéraux et non des moindres. D’une part elle force la spécialisation de l’offre, et si le résultat est un made in France, il est un made in France subi dans ses orientations et il signerait l’arrêt de mort de nombreuses filières françaises, notamment industrielles et agroalimentaires. Les barrières tarifaires vantées par le programme frontiste pour protéger ces filières ne peut constituer une offre politique crédible tant que, comme les autres, la politique générale du parti est dictée par une problématique d’offre et non de demande, et donc tant que cette politique générale ne constitue rien d’autre qu’une politique de libre-échange édulcorée.

D’autre part et en l’absence de concurrence pure et parfaite, les avantages comparatifs mis en application ont pour effet de concentrer l’offre : moins d’acteurs dans chaque filière mais de plus grande taille. Ils constituent le terreau adéquat à l’émergence de holding capitalistiques et de toutes les conséquences négatives en termes de répartition salariale, de fiscalité, de standardisation des biens de consommation et de conflits d’intérêts que cela implique. Une fois toutes les couleuvres avalées en interne, ne reste plus qu’à faire avaler au peuple des accords de libre-échange nauséabonds comme le CETA où le Front National ne se distingue finalement que sur l’origine des pays avec qui nous devrions copuler ou non.

Ainsi, si les avantages comparatifs appliqués peuvent générer plus de croissance, ils favorisent la mauvaise répartition de celle-ci en creusant les écarts de richesse entre les catégories de la population. Il s’agit encore et toujours de la fausse bonne idée qui génère autant de croissance que de pauvreté à l’image de l’emploi à temps partiel subi. A l’inverse, en agissant sur la demande, on laisse la liberté à l’offre de se définir elle-même en fonction des critères et des standards voulus par les consommateurs. C’est cette demande à travers l’Etat qui définira par exemple les standards humains et environnementaux que devront respecter les grands projets d’infrastructures, la production agroalimentaire ou industrielle, à l’inverse de la politique néo-libérale complètement admise par le parti frontiste et qui conduira dans sa logique à notamment foncer sur des réserves de gaz de schiste exploitées à bas coûts, pour soutenir l’offre française dans ses besoins en énergie, et plus généralement pour persévérer dans la course mondiale à la compétitivité et à la production low cost voulue par le libre-échange.

Certes une politique de la demande coûte plus cher, et elle requiert une significative hausse du pouvoir d’achat des consommateurs, hausse qui pourrait très largement être financée par une meilleure répartition du revenu et globalement plus de partage au sein de la société française qui voit actuellement et au contraire ses inégalités se creuser. De ce constat, ne reste qu’à effectivement faire plier les grandes entreprises sur les standards des biens et services qu’ils offrent aux consommateurs et tordre le bras des grandes fortunes pour moins de détachement concernant le sort de leurs concitoyens plus pauvres. C’est donc une montagne qu’il faut abattre, nécessitant du courage politique, courage qui, au milieu du reste, a toujours fait défaut au Front National. Toute chose égale par ailleurs, son seul programme économique présente les mêmes leviers d’inégalités sociales que la plupart des autres. Considérant l’ADN du Front National, la seule divergence d’idéal porte sur l’origine plus blanche et catholique des grandes fortunes, exploitant des gens eux-mêmes plus blancs et catholiques…

 

* Philosophe politique, professeure au département de sciences politiques et des relations internationales à l’université de Westminster, Londres

Pourquoi Mélenchon ne gagnera pas, et pourquoi c’est quand même une victoire

Cet article n’a heureusement pas vocation à dissimuler le tropisme à gauche de son auteur, et disons le franchement une certaine bienveillance à l’égard du programme du tribun de gauche Jean-Luc Mélenchon. Objectivement bien plus brillant que ses camarades lors du débat à 5 sur TF1, on sent en partie grâce à lui – et surtout à la situation qui lui donne raison – un vent tourner à gauche et la mode n’est plus au compromis néo-libéral dont on nous vend la soupe pseudo-pragmatique depuis trop longtemps, mais bel et bien à la remise en cause sans détour de la Ve République avec les projecteurs plein feu sur ses dérives autocratiques et sa mise au service d’intérêts privés. Système à bout de souffle et hors d’état d’agir en adéquation avec la société de 2017, il ne reste plus que ceux qui en tirent un bénéfice direct (et les aveugles) pour encore en défendre les principes, quitte à trahir les gens qu’on a juré de représenter.

C’est aux heures des plus grandes trahisons d’Etat que se révèlent les lâches et les résistants. La trahison dont il est question est celle de toute une classe dirigeante sur sa population. Aussi effrayant soit le constat dans un contexte électoral qui aurait tout à gagner dans la sérénité plutôt que dans l’escalade, dans la vision plutôt que dans le commentaire, dans l’implication plutôt que dans le prosélytisme, ou encore dans la décence plutôt que dans l’outrance – dont font preuve notamment François Fillon et Marine le Pen en indélicatesse avec la justice et plus globalement avec les aléas de la malhonnêteté – nous sommes, que nous le voulions ou non, dans une situation qui impose une profonde remise en question de nos institutions, et dans la crépusculaire Ve République dépourvue de visionnaires, triste est de constater qu’il il ne reste bien dans la société française que des obstinés et des indignés.

Incontestablement Jean-Luc Mélenchon appartient à la seconde catégorie.

Jean-Luc Mélenchon ne gagnera pas en 2017 car la résistance des conservateurs est encore trop forte bien que sérieusement ébranlée, et les discours du Front National trouvent encore trop d’écho chez les classes défavorisées qui sont en réalité des insoumis endormis, des indignés qui se méprennent – ou plutôt dont on corrompt le jugement – sur les raisons du malaise, les expressions de la colère et à qui celle-ci doit s’adresser, mais qui malgré tout touchent du bout des doigts les causes de leur misère à savoir le néo-libéralisme et la structure même de la Ve République, celle qui consiste à se faire confisquer son pouvoir démocratique par une personne et son clan qui se veulent providentiels, dans des circonstances souvent déformées par le propos démagogique de tous ces sauveurs inopinés.

Jean-Luc Mélenchon ne gagnera pas aussi parce que les lâches deviennent résistants lorsqu’on tape au portefeuille. D’expérience, on sait que les boucliers les plus puissants de ce monde sont ceux brandis lorsqu’il est question de protéger la propriété. En France de l’avant-guerre, après des décennies de résistance, les parlementaires français ne pouvaient plus reculer devant le vote en 1914 du tout premier impôt sur le revenu – ou « viol de la propriété » comme expliqué par Adolphe Thiers, bourreau de la Commune quelques décennies plus tôt – et les agissements soudainement nationalistes et va-t-en-guerre de Poincaré semblent trahir la solution qu’il avait trouvée pour détourner l’attention, mater la vindicte populaire et protéger la propriété : jeter de l’huile sur le feu diplomatique pour accélérer le déclenchement d’une guerre qu’il sous-estimait. Dans le même esprit la Reine Marie-Antoinette suppliait son frère autrichien et la Prusse d’envahir le royaume français lorsque la Révolution menaçait. La même précipitation, cette fois sans aucune préparation, dans le conflit armé frappait aussi Napoléon III lorsqu’il se lança en 1870 contre la Prusse alors que l’insurrection menaçait dans les rues de Paris (bien qu’il eut de réels espoirs de victoire dans cette guerre) – nous connaissons la suite de chacun de ces événements, ne soyons pas naïfs sur les causes qui sont bien souvent des questions de politique intérieure plus que de réelles animosités avec nos voisins. Aujourd’hui d’ailleurs, dans des circonstances différentes et heureusement moins enclines à la répression populaire, il n’est pas complètement exagéré de penser que l’état d’urgence maintenu depuis deux ans – notamment le renseignement dont les méthodes sont de plus intrusives bien qu’invisibles – et le fait de prétendre à l’état de guerre pour justifier des atteintes aux libertés individuelles, n’ont pas uniquement le terrorisme islamique pour raison d’être et constitue une première marche dans l’escalade à l’autoritarisme; en l’occurrence la nécessité de contenir une masse abusée qui gronde de nouveau.

Face à la fronde populaire, de la libre circulation des capitaux et de la puissance des boucliers qui seront brandis, des grandes campagnes de détournement médiatique et du chantage effectué sur les peuples par des ramadans budgétaires, on n’en connaît encore que les plus timides des expressions et ni Jean-Luc Mélenchon ni aucun individu n’est capable de renverser ce pouvoir trop bien établi d’une minorité sur le reste du monde. Ceux qui parviennent à se convaincre du contraire n’ont finalement pas compris l’absence de personnification du pouvoir que prône Mélenchon et le niveau des enjeux invoqués, qui dépassent sans commune mesure ceux d’une élection présidentielle française. Difficile de faire entendre  une distinction entre démocratie directe et démocratie représentative élective qui n’est rien d’autre qu’une monarchie déléguée, difficile de faire comprendre aux gens qu’ils peuvent collectivement se faire entendre en s’affranchissant de la providence autour d’un homme, comme si la politique était une religion monothéiste, ou comme si nous n’avions toujours pas coupé le cordon avec un système monarchique. Car aujourd’hui encore et presque religieusement, un électeur passionné se comporte comme un supporter de foot plutôt que comme un militant qui fait valoir ses droits. C’est bien dommage car c’est un peu la cause de nos problèmes. Au sens premier de politique nous sommes tous des politiciens à notre niveau et à chaque fois que les individus font des concessions sur leur pouvoir de décision – pouvoir que devrait garantir la Constitution à chacun mais qui continue de s’effriter  – le pouvoir d’un autre se voit renforcé jusqu’à atteindre le profond déséquilibre en termes d’influence et de richesses que nous connaissons aujourd’hui et qui continue donc à s’accroître.

Le plan pour Mélenchon est de briser la Ve République et Maastricht de l’intérieur et reconstruire un système plus équitable pour une VIe République, stratégie qui ranime le mythe d’un cheval de Troie dans les institutions de la Ve République et de l’UE. Seulement les institutions de la Ve République sont un terrain particulièrement favorable au conservatisme concernant le politique intérieure et à la démission concernant l’économie,  les principaux canaux de décision échappant de plus en plus à l’épreuve électorale et la doctrine économique en action est celle des néo-libéraux, matérialisée par les traités de Maastricht et Lisbonne à l’échelle européenne. Les dés sont donc suffisamment pipés pour rendre illusoire la possibilité d’effectivement changer quoi que ce soit depuis Bruxelles, Bercy ou l’Elysée dans l’état actuelle de ces institutions, autant s’y faire et envisager autre chose.

Le néo-libéralisme survit en proposant une philosophie qui vante le libre-arbitre et fustige le déterminisme, elle fait l’éloge de l’individu au détriment de celui de la communauté. Elle souhaite faire croire à chacun qu’il a ses chances, qu’il est responsable de ses réussites et de ses échecs, restant dans le déni du conditionnement et des aliénations qu’elle suscite. Cette philosophie politique, par la concurrence qu’elle provoque entre les personnes, est coupable de contraindre les gens à toujours plus d’individualisme, les plus riches par confort, les plus pauvres par survie.  C’est cette philosophie politique qu’on parvient peu à peu à nous imposer et qu’il faut briser par une rupture avec les idéaux néo-libéraux focalisés sur la protection de la propriété et l’accumulation du capital. Bien au-delà d’une élection présidentielle, une rupture de cette ampleur peut difficilement passer par autre chose qu’une révolution du système économique.

En face, nous serions bien heureux d’avoir affaire à un complot, comme l’extrême droite aimerait notamment nous en convaincre puisque cela lui permet de critiquer un système tout en constituant l’un de ses principaux rouages. Il est d’ailleurs facile de céder à la tentation tant le schéma d’influence s’articulant autour des univers médiatiques, politiques et privés semble être aujourd’hui abouti. C’est la confusion sans doute la mieux entretenue par les antisystèmes primaires de l’extrême droite : ne pas faire la distinction entre un complot d’une part, et d’autre part une catégorie de la population qui a un intérêt convergent – la protection de la propriété – et qui n’a pas besoin de concertation pour agir ou voter dans la même direction. Promettez un abattement fiscal à la sortie et vous verrez les plus mauvais catholiques venir spontanément à confesse, ce n’est pas pour autant que l’on parlera de complot clérical. Mais c’est cette démarche qui permet à l’extrême droite de justifier sa schizophrénie de vierge antisystème côté gauche et meilleur soldat de la Ve République côté droit, séduire un électorat de masse tout en épargnant un système autoritaire qui lui paraît, tout bien considéré, très convenable pour perpétrer ses propres magouilles d’Etat en cas d’accession au pouvoir et même avant. Faire face aux intérêts systémiquement convergents d’une catégorie et non à un complot de personnes a des implications beaucoup plus sérieuses sur les mesures à prendre, et c’est en ça que le défi pour l’équité sociale ne trouvera pas suffisamment de réponses par la seule voie électorale et dans les institutions de la Ve République.

L’aliénation provoquée par un très long travail de désinformation, de manipulations des symboles et des étiquettes a conduit les gens à beaucoup d’autres amalgames, notamment celui persistant entre révolution et révolte populaire (avec aristocrates étêtés, plus ça fait peur meilleur c’est). Littéralement, une révolution est une rupture de système politique, elle ne définit pas ce qu’il se passe dans la rue et la violence dont elle peut faire l’objet est une conséquence de la réaction suscitée et non une caractéristique propre à la révolution. Les évènements de l’ordre d’une révolution de système politique sont par ailleurs et sans doute plus déterminés et moins consentis qu’ils n’y paraissent, survenant parce que les conditions sont réunies et qu’un micro-évènement fait office de détonateur, on ne connaît que rétrospectivement la vraie nature d’une série d’évènements. Tout ce que nous pourrons faire sera de lui donner une orientation dont les choix, dans le contexte actuel, semblent se résumer au repli identitaire d’une part ou à l’économie solidaire d’autre part.

Oubliez donc un peu 2017, c’est encore tôt et la panacée viendra d’ailleurs. Mais c’est un début…