La désinformation pour les nuls

“Il vaut mieux faire l’information que la recevoir ; il vaut mieux être acteur que critique”, disait Churchill. Si cette philosophie se conçoit pour un Premier Ministre en guerre, elle n’aurait pas grand-chose à faire de bon dans la bouche d’un journaliste de notre époque. Pourtant, l’environnement dans lequel évoluent les journalistes aujourd’hui est devenu particulièrement hostile à la neutralité.

Depuis que l’on mesure avec plus d’exactitude l’impact des médias sur la manière dont les gens se comportent politiquement, entendons ici électoralement, la chose médiatique est devenue le principal organe d’aliénation de la société contemporaine, raison pour laquelle nous ferons semblant d’être surpris par la ruée de quelques grands groupes industriels ou bancaires sur les entreprises de médias qui brillent pourtant par leurs promesses financièrement déficitaires. Dans le domaine politique, l’intérêt peut être de faire monter les curseurs médiatiques sur telle ou telle personnalité qui une fois aux responsabilités pourrait se montrer conciliante voire coopérative pour le maintien ou même l’amélioration des taux de profit, en jouant sur l’impôt et les charges qui pèsent sur les entreprises, le code du travail et notamment la durée légale de travail, l’attribution des marchés publics, la mise en concurrence d’entreprises publics, etc. L’idée est de donner une impression de naturalité à propos d’un ou plusieurs candidats politiques, en commandant et publiant par exemple un sondage bien choisi, et en quelque sorte déterminer le schéma de vote d’un lecteur qui se méprendrait en pensant lire de l’information. Au contraire, il peut parfois s’agir d’en bouder d’autres ce qui la plupart du temps les condamne électoralement, et qui permet au passage d’avoir un moyen de pression redoutable sur les politiciens.

Plus subtil, l’opportunité pour ces grands groupes privés qui s’approprient l’information réside aussi dans le fait de pouvoir servir ses propres intérêts plus directement. C’est utile pour étouffer des affaires compromettantes comme une délicatesse avec le fisc, un plan social accompagné de dégraissage salarial, des méthodes de travail à la morale inégalitaire ou arbitraire, un bilan environnemental peu flatteur, des emplois rémunérés au lance-pierres dans le tiers-monde, et tout de qui de près ou de loin peut affecter l’image de marque d’une entreprise. C’est aussi utile pour promouvoir un succès commercial ou industriel ou mener discrètement campagne pour tel ou tel projet du groupe. Bref, qu’elles soient d’Etat ou privées, la censure et la propagande sont des outils dont ne se privent pas les propriétaires de grands médias pour servir leur cause.

Exemples. Lorsque TF1 et LCI réalisent dans ses JT de copieux reportages à propos du sarcophage de la centrale de Tchernobyl et choisit, non avare en superlatifs, de focaliser son propos sur la réussite et l’innovation technique de l’œuvre, ce n’est pas parce que Bouygues est significativement lié à sa construction et que le groupe est accessoirement propriétaire de TF1. Quand Le Monde qualifie “d’aventurier exceptionnel” le milliardaire et homme d’affaires Xavier Niel, ce n’est sans doute pas lié au fait que celui-ci est actionnaire du journal. Quand Jean-Pierre Elkabbach invite Marwan Lahoud, numéro 2 d’Airbus Group, pour évoquer non pas l’industrie aéronautique française – puisque Marwan Lahoud est aussi Président du GIFAS (Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales) – mais bien pour parler d’un projet d’Airbus qualifié dès la première phrase par Jean-Pierre Elkabbach “d’accord exceptionnel et un éclat pour l’Europe”, ça n’a vraisemblablement rien à voir avec le fait qu’Airbus et Europe 1 sont liés par leur actionnaire commun à savoir le groupe Lagardère. Qu’est-ce l’éclat européen vient faire là-dedans ? La même chose que Jean-Claude Trichet au Conseil d’Administration d’Airbus alors qu’il est encore fraîchement retraité de la présidence de la Banque Centrale Européenne. On pourrait aussi parler des déboires judiciaires de Serge Dassault dont le Figaro ne dit pas un mot, Direct Matin qui reprend mot pour mot le propos de l’AFP à propos de l’accident de train au Cameroun le 21 octobre 2016 tout en supprimant dans ses lignes la mention du Groupe Bolloré, propriétaire de la compagnie ferroviaire en cause et de Direct Matin, et encore de bien d’autres flagrants délits de censure ou d’autopromotion. Les exemples sont particulièrement nombreux mais non par le nombre, c’est dans la manière et la psychologie que les médias sont les plus performants dans la manipulation.

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Schéma extrait du Monde Diplomatique, cliquez pour consulter

Sur le même sujet, voir aussi Les Nouveaux chiens de garde de Serge Halimi, ou Le Journaliste (David Pujadas) d’Usul

Le plus déloyal dans la méthode réside dans l’angle choisi pour la réalisation d’un reportage ou l’écriture d’un article, notamment car il permet de faire passer des messages particuliers, d’en étouffer d’autres, ou de faire du marketing sous couvert d’une apparente neutralité. Cet angle va définir la conclusion idéologique que lecteur ou téléspectateur se fera du sujet et donc de la manière dont il se comportera dans les urnes ou dans la rue. Il peut être déterminé par le point de vue dans lequel on se place parmi les parties prenantes, l’identification des acteurs et en filigrane leur crédibilité, une posture faussement désintéressée à coups d’emploi du conditionnel et qui dissimule un intérêt quelconque,  ou l’utilisation effrénée de symboles qui flirte avec une intention de nous dire ce qui est bien ou mal. La combine est déloyale car elle relève essentiellement d’aliénation passive sous couvert de neutralité et passe inaperçue par le grand public. Par exemple la couverture médiatique des grèves dans les transports par les JT se résume bien souvent à un micro-trottoir des usagers mécontents, ce qui ne renseigne pas beaucoup sur la nature du conflit social mais positionne le gréviste comme preneur d’otage dans l’inconscient collectif, le reportage se termine ou débute généralement en précisant sans aucun détail que « les grévistes réclament de meilleures conditions de travail ». Autre exemple, la presse a unanimement condamné la violence avec laquelle on s’est acharné sur une chemise de DRH à Air France, sans s’attarder sur le plan social qui dérogeait aux accords sociaux signés plus tôt et mettait sur le carreau des foyers souvent modestes (soit dit en passant la leçon fût récemment donnée par le tribunal qui semble punir plus sévèrement la violence sur chemise que la violence sociale sur salarié). En résumé, l’angle choisi pour présenter un sujet peut influencer du tout ou tout le point de vue qu’en aura le grand public et c’est là qu’intervient la combine au service des industriels et propriétaires de médias.

Pour illustrer le propos, attardons-nous sur le traitement médiatique du Dakota Access, projet d’oléoduc dans le Dakota du Nord aux Etats-Unis. Le Monde publie un article le 5 décembre 2016 et titre “Victoire temporaire des Sioux contre un oléoduc”. Le ton est donné dès le titre, l’opposition à ce projet se résume à une bande d’indigènes en colère. Le même procédé est aussi de rigueur pour les projets pétroliers dans la forêt amazonienne pour lequel la presse mondiale personnifie (et limite) l’opposition à la déforestation pour mener les projets à exploitation au chef Raoni, en habit traditionnel. Cela permet d’émouvoir dans les chaumières aisées qui n’ont pas de problèmes immédiats de chômage ou de pauvreté, c’est-à-dire l’opposition la plus inoffensive avec les Indiens sur place qui n’ont politiquement pas de voix aux Etats-Unis. Et dans la caricature à propos des riverains du futur oléoduc nord-américain, Le Monde qui traite d’un maigre sursis obtenu par les opposants Sioux au projet nous sort ici un fabuleux récital d’enfumage, extrait :

« Célébrée par le chef tribal David Archambaut II, […] Cette victoire temporaire a été fêtée dimanche soir au camp qui rassemble les contestataires, à deux pas du chantier controversé. Elle devrait galvaniser pour un temps les soutiens des Sioux qui se relaient à leurs côtés. Trois jours plus tôt, le 1er décembre, des chants sont montés des bords enneigés de la Cannon Ball River qui longe le camp. Un comité d’accueil s’était rassemblé pour fêter l’arrivée en canoë de membres de la tribu Cayuse, liés à la confédération des Nez-Percés. Coiffée d’un feutre, J. A. Pakodis et sa « sœur » Jeena ont chanté avec émotion en l’honneur de la nature et des ancêtres au rythme des tambours.

La petite troupe s’est ensuite regroupée autour d’un brasier allumé au sommet de la rive pour lutter contre un froid mordant. Les arrivants ont reçu avec émotion des cadeaux de bienvenue : un couvre-chef de lamelles de bois tressées et une couverture. « Mon peuple ! Mon peuple ! », a clamé Jeena, l’œil humide. Une jeune femme membre d’une tribu de l’Etat de Washington est passée parmi eux pour glisser dans leur bouche et sur leur poitrine des plantes médicinales destinées à chasser les mauvais esprits. »

C’est pittoresque, bon-enfant, avec ces Indiens qui dansent autour d’un feu de joie il ne manque plus que les « youhou youhou » de notre enfance quand nous jouions aux cowboys et aux Indiens, et on n’est plus très loin de nous expliquer que ces opposants sont un peu des sauvages qui se comportent comme des animaux territoriaux et refusent la société moderne… La suite précise un peu les craintes, en fait une seule, à savoir le risque de fuite du futur oléoduc dans les eaux du fleuve Missouri, risque pour lequel tout le monde se dirait qu’il n’y a qu’à confier le projet à des gens sérieux pour une construction sûre et durable, pas de fuite pas de problème. Au passage, l’article prend le temps de reprendre mot pour mot les arguments de la compagnie texane Energy Transfer Partners à la tête du projet pour nous expliquer à quel point les autres modes de transport d’hydrocarbures sont dangereux, preuve à l’appui le déraillement d’un train au Canada en 2013 provoquant une explosion et 47 morts (comme si le contenant était coupable et non le contenu).

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Le chantier du Dakota Access, sous protection anti-émeute

Oui mais voilà, les craintes ne se limitent bien évidemment pas au risque de fuite. Personne n’ose d’ailleurs prétendre que l’opposition se résume aux autochtones indiens, à contrecœur l’article se doit donc de parler du reste de l’opposition et s’y exécute avec une neutralité admirable: “Longtemps pacifique, la contestation a parfois dérapé au cours des dernières semaines, lorsque les Sioux ont semblé dépassés par des groupes plus radicaux”, appuyé par le commentaire de Bruce Strinden, présenté ici comme “membre du Conseil du comté de Morton qui englobe la zone contestée” mais qui dans la vraie vie est plutôt en charge du marketing pour la société d’affichage promotionnel Newman Sign, et qui nous dit en substance : « Toutes les précautions sont prises pour le passage sous le Missouri. Ce sera très en profondeur et dans de la roche. Mais les Sioux ont été pris en otage par des extrémistes qui refusent toute exploitation des énergies fossiles ». C’est tout ce qu’il sera dit de l’opposition au projet, rien sur l’exploitation désastreuse pour l’environnement des champs bitumineux en amont de l’oléoduc, rien sur les lobbys pétroliers au sein de l’appareil de l’Etat, et rien sur le principal débat de société que nous devrions avoir aujourd’hui sur l’importance des hydrocarbures dans nos économies et nos modes de vie, et les responsabilités qui en découlent sur le réchauffement climatiques et toutes les formes de pollution causées par l’exploitation, la production et la consommation de gaz et de pétrole.

Ainsi donc pourquoi Le Monde, quotidien français, biaise autant son propos sur un projet d’oléoduc américain et caricature à peu près toutes les formes d’opposition à ce projet ? D’une part le projet est gigantesque, près de 2000 km de tuyaux à travers le pays. D’autre part les investissements sont à la hauteur des ambitions et d’importantes multinationales du pétrole sont de près ou de loin associées au projet – même le Président Trump a des parts, c’est dire à quel point l’opposition n’a pas les pieds sortis du sable – de même que de très importants groupes financiers venus du monde entier, 14 au total avec parmi eux les plus grandes banques du monde et cocorico quelques françaises à savoir le Crédit Agricole, Natixis et la Société Générale qui financent pas moins d’un quart du projet, sans compter l’exposition de près de 450 millions USD d’un crédit contracté par le groupe Energy Transfer, en charge opérationnelle du projet, auprès de la BNP (source Bloomberg):

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Toutes ces banques françaises qui sont dans le coup sont aussi en accointance soutenue – contractuellement – avec les entreprises de Matthieu Pigasse et Xavier Niel, actionnaires majoritaires du quotidien Le Monde. Et la boucle est bouclée. Matthieu Pigasse est notamment directeur de la banque Lazard France, cette même banque qui fût une époque chargée par le Crédit Agricole d’étudier une offre sur la Société Générale, cette même banque qui finance via la BPI (Banque Publique d’Investissement) des sociétés françaises y compris spécialisées dans les hydrocarbures, sociétés qui pourraient aussi trouver des financements auprès de la banque Ibanfirst, sous investissements Xavier Niel, qui par ailleurs est à la tête du fonds NJJ Capital, financé par la Société Générale, et ainsi de suite… Tout ce petit monde s’accorde et leurs affaires demeurent interdépendantes, alors quand il y a dans la « famille » des gens à la tête de groupes de presse, la solidarité dans les affaires conduit nécessairement à de la désinformation et il ne s’agira surtout pas de médiatiser les véritables enjeux et problèmes relatifs à des projets dans lesquels de très proches partenaires sont liés. Ainsi la ligne éditoriale et l’angle choisi par Le Monde devinrent limpides…

Cyril

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