Make America hated again

Facile de dire après coup que la victoire de Trump n’était pas si improbable, d’estimer que son élection est le résultat d’un mauvais casting chez les Démocrates. Facile aussi de réduire la volonté des Américains à un réflexe raciste, homophobe ou misogyne face à la crainte de voir un mode de vie bousculé par le progressisme. Facile enfin d’essentialiser le résultat des élections à la dernière croisade de l’homme blanc. Il est bien commode de pointer du doigt la manipulation populiste et de limiter son champ de vision à un triomphe de la séduction des masses par des paroles en l’air et un vocabulaire fleuri, mais le succès du populisme ne peut tenir qu’à la présence d’un malaise profond qui nourrit son contenu et autant dire qu’aux Etats-Unis il y a matière à diversifier les ingrédients.

Les dynasties d’élus, entrave essentielle à la démocratie

Depuis la fin des années 80 et outre l’interlude Obama qui par trop plein d’espoir au démarrage a fini par décevoir, deux dynasties se partage le trône des Etats-Unis à savoir les familles Bush et Clinton. Les Bush parce qu’ils ont été 12 ans à la Maison Blanche et que Jeb Bush était à priori la meilleure cartouche des Républicains pour l’élection de 2016. Les Clinton parce qu’au-delà de la présidence de Bill, ils ont la main sur le parti démocrate depuis plus d’un quart de siècle et que malgré les apparences ils ont toujours été à la baguette y compris pendant les mandats d’Obama, eux ou du moins leur vision de la gouvernance. Comme si la claque reçue par les démocrates n’était pas encore assez violente après l’élection de Donald Trump, voilà que la sphère médiatique s’emballe déjà sur la future carrière politique de Michelle Obama et que l’idée semble plaire aux démocrates, visiblement pas fatigués de se faire pincer très fort à chaque fois qu’ils mettent leurs doigts dans l’urne depuis presque 10 ans.

Si en 2017 et par un concours de circonstances des plus improbables Vincent Bolloré était un candidat de second tour présidentiel face à François Hollande – on se demande aujourd’hui si le second n’est pas encore plus improbable – je mettrais mon billet (et ma désolation, soyons clairs) sur la tête de Vincent Bolloré. Sans élever la fantaisie en comparaison directe, c’est pourtant et plus ou moins le scénario qui s’est produit aux Etats-Unis et comble de l’ironie c’est par la mise en exergue des malaises sociaux que les démocrates se sont fait doubler par un milliardaire, le tout en méprisant copieusement son ancien électorat populaire phagocyté par Donald Trump.

Comment les Américains ont-ils donc pu élire un apparent raciste, homophobe et misogyne ? Posons la question autrement, en tout état de cause, comment les Américains en sont-ils arrivés à préférer un milliardaire novice de la politique et qui s’exprime comme un marchand de hot dog un peu agressif – no offense j’adore les hot dog – plutôt qu’Hillary Clinton droite dans ses bottes depuis 20 ans? La réponse est presque dans la question, sous l’ère Clinton le parti démocrate a mué si profondément en plus néo-libérale que les Républicains eux-mêmes qu’ils ont fini par les doubler par la droite et qu’il était devenu extrêmement commode de fragiliser leur crédibilité dans le domaine social. Le malchanceux de l’affaire, même si sa dynamique va perdurer, restera Bernie Sanders qui par ses salves à l’encontre de Wall Street aurait dû porter le projet démocrate pour la Maison Blanche car il répondait à une véritable angoisse de point de non-retour dans les extravagances néolibérales de son parti. C’était sans compter sur les miradors installés par les Clinton autour de la forteresse du pouvoir et probablement le manque de courage au sein du parti de dire tout simplement stop. La possibilité d’une victoire de Bernie Sanders face à Hillary Clinton pendant les primaires, un moment entrevue, a sans doute aussi dopé le clan Trump qui s’est engouffré dans la même brèche sociale pour attaquer Clinton sur sa manifeste déconnexion du monde réel et la sous-estimation d’un malaise qu’elle admet à demi-mot aujourd’hui.

Le populisme fonctionne…quand il a matière à fonctionner

Le succès de Trump repose aussi sur une caractéristique quasi-constante chez les populistes de tout bord : l’identification des causes de tous nos problèmes se résume généralement à la recherche de bouc-émissaires, les solutions proposées sont souvent extrêmes et irréalistes et servent plus à provoquer un électrochoc dans l’opinion ou à susciter une couverture médiatique qu’à présenter un programme élaboré. En revanche, la nature des problèmes et des dysfonctionnements pointés du doigt sont souvent pertinents, on peut se tromper sur les causes et les solutions et pour autant bien cerner où sont les problèmes. Trump n’a pas été élu pour ses facultés à comprendre les causes de la situation des Etats-Unis et du monde, ni pour les solutions qu’il propose, mais plutôt pour sa capacité à mettre systématiquement le doigt où ça fait mal, comme Sanders pendant les primaires, et où il y a effectivement beaucoup à dire : l’inclination des médias pour l’establishment et l’entre-soi, l’inclination de l’establishment pour Wall Street, la bourre des banquiers de Wall Street pour qui la crise dont ils sont responsables est déjà loin et contrastant avec des foyers modestes toujours ruinés par la crise, l’abandon de la « Terre du Milieu » et de ses industries après la politique libre-échangiste des démocrates depuis Bill Clinton, ou encore l’interventionnisme militaire qui coûte des vies et beaucoup d’argent pour une raison d’être bien souvent discutable. Il n’a donc pas eu besoin de convaincre sur ses capacités, il lui a suffi de tirer sur l’ambulance démocrate et taper sur un système fondamentalement rejeté par une majorité d’Américains et leur vote, comme souvent, est un vote de rejet plus que d’adhésion, de même que la majorité des votes pour Hillary Clinton étaient plus une opposition à Donald Trump qu’une réelle conviction. Les démocrates ont cru pouvoir retourner le rejet contre l’auteur de toutes les outrances verbales, mais celles-ci n’ont depuis le début qu’une place secondaire dans le cahier des doléances du peuple qui débordaient déjà des faux-semblants de la « gauche » américaine, ce qu’Hillary Clinton n’a jamais compris ou a feint d’ignorer.

La campagne des démocrates : tribunal de courtoisie et détournement des vrais enjeux

La raison pour laquelle la campagne américaine fût d’un si faible niveau tient sur la mise en exergue par les médias des outrances de Donald Trump et surtout au fait que les démocrates ont mordu de toutes leurs dents à l’hameçon. Ou plus exactement ils ont fait semblant de mordre. Aux insultes et provocations du candidat républicain ils ont intenté un procès en courtoisie à Donald Trump se disant que la forme seule pouvait sans doute permettre de l’emporter. Cette posture a autant rabaissé le niveau des échanges qu’elle a mis en pleine lumière la gêne des démocrates à défendre leur bilan lorsqu’il s’agit de parler des inégalités sociales provoquées par la politique estampillée Clinton, et à vouloir pisser plus haut que les capitalistes traditionnels les démocrates ont fini par se pisser au visage et encaisser une défaite électorale totale, on appelle ça communément le retour de bâton. Car les véritables enjeux aux Etats-Unis – et dans le monde – sont avant tout socio-économiques, l’essentiel du reste en découle. Or, toutes les parties au pouvoir depuis plusieurs décennies peuvent rougir de leur bilan sur ce point, certains à droite cherchent à glisser sur un terrain identitaire factice et un retour aux valeurs traditionnelles comme si l’heure était au repli – c’est commode puisqu’un débat subjectif est sans fin et on ne perd pas de temps à parler de la condition sociale des gens – et d’autres à gauche tentent maladroitement de faire oublier qu’ils prennent la béquée auprès de la même poule aux œufs d’or que leurs camarades de droite. Dans ces conditions, n’importe qui affichant une distance avec ce système trouve nécessairement plus d’oreilles attentives à son propos que les politiciens traditionnels.

Une multitude de motivations pour voter Trump

Bien sûr il y a quelques âmes en peine qui adhèrent véritablement au discours de campagne du candidat Trump, bien sûr il y a – comme partout – un racisme latent et une misogynie sans frein portés par une minorité rétrograde, et bien sûr il y a ceux qui s’imaginent que Trump en a réellement quelque chose à faire du chômage dans le bassin minier du Wyoming. Ces sensibilités ont la fâcheuse tendance à rester immuables dans l’esprit des gens mais ceux-là ne font rien pour rester discrets et il est facile d’appréhender leur discours et leur vote.

Sans trop développer, le réalisateur Michael Moore a proposé une autre explication qui est sans doute la meilleure pour comprendre que les sondages passent à côté de l’essentiel : la capacité des gens à se comporter comme des anarchistes, ou au minimum comme des spectateurs. Que ce soit prémédité ou spontanément dans l’isoloir, certains considèrent que mettre un bon coup de pied dans la fourmilière pour voir s’agiter en cœur tous les acteurs de la vie politique est un risque à prendre pour reconstruire quelque chose de plus égalitaire et plus durable, et en plus c’est amusant. Etant donné le pronostic vital très engagé des schémas de gouvernance proposés par les personnes portées au pouvoir ces 30 dernières années, l’idée de jeter le bébé avec l’eau du bain a fait beaucoup de chemin. Indéniablement cette catégorie d’électeurs s’élargit, dans sa forme la plus primaire elle se manifeste en un rejet brutal du « système » sans plus d’argumentation et le fameux « tous pourris ». La conséquence se mesure aux Etats-Unis et dans de nombreux pays par le succès des extrêmes droite et gauche qui prennent le dessus sur leurs camarades prétendument plus modérés et traditionnellement au pouvoir. Sans espoir particulier et sans aucune conviction ni pour le personnage ni pour son programme, nombreux ont été ceux qui ont mis le bulletin Trump dans l’enveloppe simplement par contradiction avec la gouvernance en place. Ces électeurs ne considèrent pas que la présidence de Trump va affecter leur petite routine, de même que beaucoup sont épuisés par les fausses oppositions politiques qui conduisent finalement aux mêmes pratiques et mêmes résultats lorsque les uns et les autres sont aux commandes. Ainsi, il n’est pas dit qu’ils le sous-estiment, mais au minimum ils considèrent comme négligeable le risque pris pour eux-mêmes et se déresponsabilisent de leur vote de sorte à simplement bousculer un système qu’ils percçoivent comme peu concernant pour eux.

Donald Trump est déjà un président américain pas comme les autres et il le demeurera. Toutefois et du haut de sa tour newyorkaise, de son empire immobilier, de son capitalisme d’Etat grimé en souverainisme et de sa fibre sociale proche du néant, il devrait laisser au Congrès le soin d’appliquer une politique républicaine traditionnelle portée sur la défense du capital, un nivellement par le bas des différentes couches de la société et un retour au conservatisme socioculturel, une forme de statuquo qui finalement arrange tout le monde chez les élites et l’establishment. Bref, à l’Ouest, rien de nouveau…

Cyril

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