Le monument de la Victoire

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Si la place de Victory Monument à Bangkok évoque au moins un vague souvenir à la quasi-totalité des touristes ayant un jour fait halte dans la capitale thaïlandaise, la raison d’être du monument qui orne ce carrefour incontournable de la ville est très largement méconnue, particulièrement des Français dont l’ignorance est pourtant plus coupable que celle des autres…

Tant l’organisation territoriale de la mégalopole de 18 millions d’habitants frappe par son anarchie, Victory Monument présente un attrait touristique et logistique rare à Bangkok. Bien desservie par les transports en commun et une bretelle d’autoroute suspendue (et à ce titre point de départ de nombreux minibus à destination des lieux touristiques du Royaume), incontournable temple de la streetfood thaïlandaise, des bars en veux-tu en voilà, et enfin copieusement fournie en centres commerciaux, Victory Monument est aujourd’hui un des lieux les plus fréquentés de la capitale. Jusqu’ici rien d’exceptionnel, mais la relative banalité du lieu s’estompe à la considération symbolique du monument, à sa raison d’être originelle et au regard de l’interminable thérapie de couple entretenue par la population thaïlandaise avec son armée. Le monument en lui-même est constitué de cinq statues de soldats issus des différents corps de l’armée thaïlandaise avec au centre un obélisque représentant deux baïonnettes imbriquées à l’équerre pour former une croix. Très éloigné de l’architecture traditionnelle thaïlandaise le monument est l’œuvre de l’Italien Corrado Feroci qui fera du Royaume son pays d’adoption. Peu aujourd’hui s’attardent sur l’Histoire de Victory Monument alors que le symbole militaire qu’il véhicule est forcément d’actualité depuis le coup d’Etat de mai 2014.

Pour comprendre la présence de ce monument et la controverse qu’il suscite, il est nécessaire de se replonger dans le déroulé de la seconde guerre mondiale. Le 12 juin 1940 et alors que la France agonise face à l’envahisseur allemand, la Thaïlande accepte la signature d’un pacte de non-agression avec elle. À peine quelques jours plus tard et lorsque la déroute française est officialisée en Europe par un armistice, le Major-Général Plaek ‘Phibun’ Pibulsonggram, Premier Ministre du Royaume, a la conviction que l’Axe gagnera la guerre et trouve opportun d’entamer un peu plus la bête française dans ses colonies indochinoises pour lui réclamer du territoire, peut-être inspiré par un Mussolini qui entreprend alors de récupérer la Corse et Nice, mais sans doute et surtout avec une confiance dopée à la bienveillance japonaise. Le Major-Général Phibun décide donc de conditionner la bonne application du pacte de non-agression à la rétrocession de territoires au Cambodge et au Laos à la Thaïlande, incluant notamment le célèbre temple d’Angkor qui n’a eu de cesse de passer d’un occupant à l’autre depuis sa fondation au IXème siècle. Ces territoires avaient été cédés aux colons français par le royaume de Siam au cours de la seconde moitié du XIXème siècle, sous l’impulsion notamment du Roi Chulalongkorn qui cherchait à préserver la souveraineté de son Royaume potentiellement menacée par les colons français à l’Est et britanniques à l’Ouest. Même pour Vichy c’en est trop. Si la France de Vichy collabore avec Berlin et fait preuve de consensualisme à l’égard du Japon, elle n’entend pas (encore) céder à tous les chantages des alliés de l’Axe et les premiers affrontements éclatent en septembre 1940. Les Thaïlandais sont plus nombreux et mieux équipés que des Français déjà défaits en Europe, divisés en Afrique et tiraillés en Asie entre les exigences du Japon et l’intégrité de sa colonie indochinoise. Les affrontements dureront jusqu’en janvier 1941, moment où les Japonais décident d’un arbitrage pour mettre fin au conflit. Les négociations ont lieu à Tokyo, et malgré le déséquilibre apparent des forces le bilan militaire est quant à lui partagé sur le théâtre des opérations, peut-être est-il même favorable aux Français suite à la bataille navale de Koh Chang qui a vu la perte du tiers de la flotte thaïlandaise contre aucune perte côté français. Les Japonais tentent néanmoins de faire plier les Français sur la cession des territoires, le Major-Général Phibun ayant oralement et secrètement promis au Japon qu’il laisserait passer ses troupes sur le sol thaïlandais pour lui permettre d’envahir les Britanniques en Malaisie et à Singapour (les Japonais finiront par passer en force en décembre 1941 devant les tergiversations thaïlandaises pour signer officiellement cet accord). Le ton monte et sur le terrain les provocations se multiplient au point de sérieusement envisager une reprise des combats jusqu’en mars 1941 et la nomination en France d’un très conciliant général Darlan à la tête du gouvernement vichyste. Sans consulter les monarques laotien et cambodgien, les colons français amputent de 100 000 km² et 420 000 sujets leurs territoires pour les céder à la Thaïlande ce qui permettra à la propagande thaïlandaise de présenter l’issue du conflit comme une victoire de premier plan, justifiant ainsi l’érection d’un monument commémoratif connu aujourd’hui sous le nom de Victory Monument, symbole de la puissance militaire thaïlandaise.

Le bilan humain de la guerre est modeste au regard de l’horreur qui frappait ailleurs : près de 500 morts côté français, une cinquantaine côté thaïlandais avec quelques humiliations subies sur le terrain au regard de sa supériorité théorique. Les conséquences historiques sont quant à elles décisives sur la suite de la seconde guerre mondiale. L’annexion d’une partie de l’Indochine par les Thaïlandais soutenus par le Japon, le risque induit qui pèse dorénavant sur les colonies britanniques en Malaisie et à Singapour et la jouissance des installations logistiques et militaires françaises cédée aux Japonais sur ce qu’il reste de l’Indochine française provoqueront les foudres de Washington – jusqu’ici sur la défensive – et de lourdes sanctions économiques sur le Japon, qui conduiront finalement à la réplique nippone d’un certain 7 décembre 1941.

Depuis la seconde guerre mondiale, la Thaïlande a vécu plus de coups d’état militaires que la France n’a connu de présidents de la République et le symbole renvoyé par Victory Monument résume à lui seul les tensions et les passions du peuple thaïlandais à l’égard de son armée. Le monument est aujourd’hui fustigé parce qu’il renvoie précisément au totalitarisme militaire qui aurait caractérisé le gouvernement de l’époque. La prise du pouvoir par l’armée thaïlandaise en mai 2014 et la politique intérieure stricte menée depuis font écho pour certains à cette lubie militaire thaïlandaise et au manque d’aspiration démocratique du pays. Pour d’autres, elle est nécessaire à l’unité du pays et se doit d’être soutenue sans concession par toute la nation. Corrado Feroci qualifia lui-même le symbole véhiculé par son œuvre de« victory of embarrassment », comprenez victoire de la honte, et les raisons du clivage de l’époque vis-à-vis du monument et de l’armée, outre le fait qu’il rappelle le camp choisi par le Royaume pendant la seconde guerre mondiale, ne sont effectivement pas très éloignées de la fracture palpable dans la Thaïlande de 2016 entre partisans du pouvoir militaire et opposants. Des élections générales seront organisées lorsque les militaires jugeront leur tâche accomplie et notamment lorsqu’ils auront promulgué une nouvelle Constitution, mais nul doute que leur rôle restera déterminant dans la politique du pays peu importe le gouvernement qui sera élu.

Cyril

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