Déchets radioactifs : asseyons-nous joyeusement sur la bombe

Le stockage des déchets radioactifs est aujourd’hui la panacée des experts de la croûte terrestre qui aiment les challenges. Ceci tombe à pic puisque quand viendra l’idée aux archéologues du 13ème millénaire de fouiller le sol à la recherche des restes de notre civilisation, les déchets nucléaires seront la seule et unique trace de notre passage sur Terre qu’ils pourront découvrir, flatteur…

Jusqu’à la sortie en 2010 du documentaire Into Eternity du réalisateur danois Michael Madsen avec le site d’enfouissement des déchets radioactifs d’Onkalo (Finlande) comme décor de fond, nous n’avions que peu de littérature ou d’éléments à se mettre sous la dent pour une introspection profonde à propos de l’enfouissement des déchets radioactifs produits pas les centrales nucléaires à travers le monde. La société civile a déployé des moyens colossaux pour prouver la faisabilité et la durabilité technique des ouvrages tels que le complexe d’Onkalo – un aveu de la précarité dans laquelle nous stockons les déchets jusqu’ici – faisant appel à des ingénieurs, des sociétés privés, des fonds d’investissement, des laboratoires, des sismologues, des vulcanologues, des climatologues, etc. Tous ont été consultés pour entre autres déterminer avec le plus de certitude possible l’intégrité du site profond de 520 mètres pour toute la durée du stockage des déchets, jusqu’à ce que leur radioactivité tombe en dessous d’un niveau dangereux pour l’homme c’est-à-dire après 100 000 ans de stockage (d’ici là nous jouerons au golf sur une planète du système d’Aldébaran et l’humanité toute entière aura enfin oublié Cyril Hanouna). Les rares professionnels que nous avons cru bon de peu consulter sont les historiens et les sociologues, la seule défaillance que nous ne semblions pas prévoir pour les 100 000 prochaines années étant la nôtre. Nous ne faisons confiance ni à la nature, ni à la machine, nous ne faisons confiance qu’à nous-même et nous avons bien raison tant nous avons démontré notre capacité à maintenir la stabilité du monde à la surface pendant ne serait-ce que 10 ans…

onkaloEntrée du site d’enfouissement d’Onkalo en Finlande,  centrale nucléaire d’Olkiluoto au second plan

On estime aujourd’hui à 250 000 tonnes le total des déchets radioactifs issus de l’activité humaine. Les déchets dits « de haute activité » affichent une radioactivité de l’ordre de 1000 milliards de Becquerel par gramme (lâche tout de suite Wikipédia il suffit d’avoir le sens des proportions) alors que la limite des rejets liquides considérés comme « non contaminés » par EDF est à 0,001 Becquerel par gramme. Même si tous les déchets sont différents par nature et ont une radiotoxicité variable, et même si cette radioactivité tombe rapidement à seulement quelques centaines de millions de Becquerel par gramme, soyons clair, quelques grammes dans votre salon résoudront tous vos problèmes de voisinage, sur une bonne superficie et après quelques mois seulement, plus de problèmes non plus de chiens errants, de souris ou même de moustiques. En revanche, vous devrez porter nuit et jour une combinaison en plomb que même la Montagne de Game of Thrones ne serait capable de supporter.
Pour comprendre exactement les effets de la radioactivité sur la santé, il faut raisonner non pas en Becquerel qui caractérise la radioactivité d’un corps mais en Sievert qui caractérise lui une « dose d’exposition » (tu peux maintenant te vautrer dans Wikipédia si ça te fait plaisir). La conclusion de ces chiffres, en analysant minimalement la condition de notre existence, est que potentiellement nous avons produit suffisamment de déchets radioactifs aujourd’hui pour dépeupler l’intégralité du système solaire si d’aventure nous procédions à un petit épandage. L’éventualité de disperser nos déchets radioactifs dans l’espace fut bien évidemment abandonnée (mais sérieusement considérée fut une époque !) au profit d’autres « solutions » plus ou moins précaires. Les déchets sont actuellement et pour la plupart entreposés provisoirement dans des piscines de stockage en attente d’enfouissement sur un site tel qu’Onkalo.
Longtemps – et probablement encore un peu aujourd’hui – les fonds marins ont servi de poubelle radioactive comme notamment la fosse des Casquets, à moins de 15 km des côtes françaises du Cotentin, où personne a jugé bon de nettoyer le volume important de munitions immergées depuis la seconde guerre mondiale et de produits toxiques en tout genre avant que les Anglais n’y  entreposent très copieusement leurs déchets nucléaires et ne recouvrent le tout d’une chape de bitume et de béton (déjà en mauvais état aujourd’hui dit-on) – à l’échelle mondiale et soit dit en passant, près de 77% des déchets radioactifs stockés dans les fonds marins sont britanniques, 17 000 tonnes non loin des côtes françaises, il s’agira de s’en souvenir au prochain Crunch contre le XV de la Rose…

 

Le_nergiedavancer-LaHague-2012-02-09-piscine-combustibles-2.jpgPiscine de stockage de la Hague en France

C’est finalement la solution de l’enfouissement dans des ouvrages de plusieurs centaines de mètres de profondeur qui fait consensus aujourd’hui. Si l’option déplaît à la quasi intégralité de la communauté écologiste et globalement à n’importe quelle personne capable de mesurer le danger, il faut néanmoins garder à l’esprit que nous aurons d’ici 2030 environ 2,7 millions de m3 de déchets radioactifs sur les bras, qu’il faudra bien en faire quelque chose, et que dès la mise en service de la toute première centrale nucléaire nous étions déjà condamnés – en toute connaissance de cause – à devoir choisir un jour la solution du « moins pire » pour stocker les déchets.

Pour revenir à l’exemple d’Onkalo qui sera scellé et dont les accès seront détruits d’ici 100 ans pour empêcher toute intrusion future, il s’agit encore une fois de construire un ouvrage dont la durée de vie devra être de 100 000 ans, question de vie ou de mort pour les hommes en surface. Au bilan de la main de l’Homme justement, seules les pyramides d’Egypte ont jusqu’ici survécu plus ou moins 4 000 ans et de nos jours nous ne savons quasiment plus rien de leur conception, ni de ce qui s’y trouve encore dans des salles inexplorées. La solution qui apparaît comme celle du « moins pire » pour les déchets radioactifs repose donc et dans un premier temps sur ce premier pari technique qui est bien évidemment le même pour tous les projets de sites d’enfouissement. Vient ensuite le pari humain pour lequel l’incertitude est quoi qu’on en dise bien plus élevée que pour la survie technique de l’ouvrage sur 100 000 ans.
A l’échelle de l’humanité, 100 000 ans représentent une éternité et nous pourrions malgré nous faire des cafards la seule espèce qui nous survivra. Dans 1 000 ans, quelles garanties avons-nous qu’il existera toujours une communauté scientifique capable d’avertir le grand public de la dangerosité des sites d’enfouissement ? Dans 5 000 ans, quelle est la probabilité pour que plus personne ne comprenne les langues de 2016 pour y déchiffrer les messages d’avertissement que nous laisserons à proximité des sites condamnés ? Quand bien même ces messages seraient compris, et sachant que les déchets radioactif pourraient avoir une valeur marchande non négligeable, quelle est la probabilité pour que ces messages d’avertissement soient ignorés des personnes qui potentiellement fouilleraient le site ? Il faut admettre aussi qu’à la vue de n’importe quelle entrée barricadée depuis ne serait-ce que 2 000 ans nous suspectons beaucoup plus la présence d’un trésor ou d’un tombeau plutôt que celle d’un pesticide humain, pourquoi nos descendants seraient-ils si différents de nous ? Dans 10 000 ans, quelle est la probabilité pour que les êtres humains ne soient plus l’espèce dominante, ou qu’ils ne soient même plus présents sur Terre ? A 10 000 ans le pari humain revient donc déjà à espérer trouver une perle dans les huîtres pour payer la note du restaurant, nous n’en serons alors qu’à 10% de la décontamination de nos déchets radioactifs.

Pour sortir du nucléaire, il ne s’agit donc pas seulement de fermer des centrales, mais il faudra aussi patienter 100 000 ans pour écarter totalement le risque d’accident. Tout en reconnaissant avec lucidité la nécessité de stocker les déchets radioactifs quelque part sur la planète, ces derniers ne jouent pas dans la même échelle de temps que nous et en toute connaissance de cause, s’asseoir sur le problème au sens propre devrait dissuader le monde du 21ème siècle de s’y asseoir au sens figuré.

Cyril

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Le monument de la Victoire

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Si la place de Victory Monument à Bangkok évoque au moins un vague souvenir à la quasi-totalité des touristes ayant un jour fait halte dans la capitale thaïlandaise, la raison d’être du monument qui orne ce carrefour incontournable de la ville est très largement méconnue, particulièrement des Français dont l’ignorance est pourtant plus coupable que celle des autres…

Tant l’organisation territoriale de la mégalopole de 18 millions d’habitants frappe par son anarchie, Victory Monument présente un attrait touristique et logistique rare à Bangkok. Bien desservie par les transports en commun et une bretelle d’autoroute suspendue (et à ce titre point de départ de nombreux minibus à destination des lieux touristiques du Royaume), incontournable temple de la streetfood thaïlandaise, des bars en veux-tu en voilà, et enfin copieusement fournie en centres commerciaux, Victory Monument est aujourd’hui un des lieux les plus fréquentés de la capitale. Jusqu’ici rien d’exceptionnel, mais la relative banalité du lieu s’estompe à la considération symbolique du monument, à sa raison d’être originelle et au regard de l’interminable thérapie de couple entretenue par la population thaïlandaise avec son armée. Le monument en lui-même est constitué de cinq statues de soldats issus des différents corps de l’armée thaïlandaise avec au centre un obélisque représentant deux baïonnettes imbriquées à l’équerre pour former une croix. Très éloigné de l’architecture traditionnelle thaïlandaise le monument est l’œuvre de l’Italien Corrado Feroci qui fera du Royaume son pays d’adoption. Peu aujourd’hui s’attardent sur l’Histoire de Victory Monument alors que le symbole militaire qu’il véhicule est forcément d’actualité depuis le coup d’Etat de mai 2014.

Pour comprendre la présence de ce monument et la controverse qu’il suscite, il est nécessaire de se replonger dans le déroulé de la seconde guerre mondiale. Le 12 juin 1940 et alors que la France agonise face à l’envahisseur allemand, la Thaïlande accepte la signature d’un pacte de non-agression avec elle. À peine quelques jours plus tard et lorsque la déroute française est officialisée en Europe par un armistice, le Major-Général Plaek ‘Phibun’ Pibulsonggram, Premier Ministre du Royaume, a la conviction que l’Axe gagnera la guerre et trouve opportun d’entamer un peu plus la bête française dans ses colonies indochinoises pour lui réclamer du territoire, peut-être inspiré par un Mussolini qui entreprend alors de récupérer la Corse et Nice, mais sans doute et surtout avec une confiance dopée à la bienveillance japonaise. Le Major-Général Phibun décide donc de conditionner la bonne application du pacte de non-agression à la rétrocession de territoires au Cambodge et au Laos à la Thaïlande, incluant notamment le célèbre temple d’Angkor qui n’a eu de cesse de passer d’un occupant à l’autre depuis sa fondation au IXème siècle. Ces territoires avaient été cédés aux colons français par le royaume de Siam au cours de la seconde moitié du XIXème siècle, sous l’impulsion notamment du Roi Chulalongkorn qui cherchait à préserver la souveraineté de son Royaume potentiellement menacée par les colons français à l’Est et britanniques à l’Ouest. Même pour Vichy c’en est trop. Si la France de Vichy collabore avec Berlin et fait preuve de consensualisme à l’égard du Japon, elle n’entend pas (encore) céder à tous les chantages des alliés de l’Axe et les premiers affrontements éclatent en septembre 1940. Les Thaïlandais sont plus nombreux et mieux équipés que des Français déjà défaits en Europe, divisés en Afrique et tiraillés en Asie entre les exigences du Japon et l’intégrité de sa colonie indochinoise. Les affrontements dureront jusqu’en janvier 1941, moment où les Japonais décident d’un arbitrage pour mettre fin au conflit. Les négociations ont lieu à Tokyo, et malgré le déséquilibre apparent des forces le bilan militaire est quant à lui partagé sur le théâtre des opérations, peut-être est-il même favorable aux Français suite à la bataille navale de Koh Chang qui a vu la perte du tiers de la flotte thaïlandaise contre aucune perte côté français. Les Japonais tentent néanmoins de faire plier les Français sur la cession des territoires, le Major-Général Phibun ayant oralement et secrètement promis au Japon qu’il laisserait passer ses troupes sur le sol thaïlandais pour lui permettre d’envahir les Britanniques en Malaisie et à Singapour (les Japonais finiront par passer en force en décembre 1941 devant les tergiversations thaïlandaises pour signer officiellement cet accord). Le ton monte et sur le terrain les provocations se multiplient au point de sérieusement envisager une reprise des combats jusqu’en mars 1941 et la nomination en France d’un très conciliant général Darlan à la tête du gouvernement vichyste. Sans consulter les monarques laotien et cambodgien, les colons français amputent de 100 000 km² et 420 000 sujets leurs territoires pour les céder à la Thaïlande ce qui permettra à la propagande thaïlandaise de présenter l’issue du conflit comme une victoire de premier plan, justifiant ainsi l’érection d’un monument commémoratif connu aujourd’hui sous le nom de Victory Monument, symbole de la puissance militaire thaïlandaise.

Le bilan humain de la guerre est modeste au regard de l’horreur qui frappait ailleurs : près de 500 morts côté français, une cinquantaine côté thaïlandais avec quelques humiliations subies sur le terrain au regard de sa supériorité théorique. Les conséquences historiques sont quant à elles décisives sur la suite de la seconde guerre mondiale. L’annexion d’une partie de l’Indochine par les Thaïlandais soutenus par le Japon, le risque induit qui pèse dorénavant sur les colonies britanniques en Malaisie et à Singapour et la jouissance des installations logistiques et militaires françaises cédée aux Japonais sur ce qu’il reste de l’Indochine française provoqueront les foudres de Washington – jusqu’ici sur la défensive – et de lourdes sanctions économiques sur le Japon, qui conduiront finalement à la réplique nippone d’un certain 7 décembre 1941.

Depuis la seconde guerre mondiale, la Thaïlande a vécu plus de coups d’état militaires que la France n’a connu de présidents de la République et le symbole renvoyé par Victory Monument résume à lui seul les tensions et les passions du peuple thaïlandais à l’égard de son armée. Le monument est aujourd’hui fustigé parce qu’il renvoie précisément au totalitarisme militaire qui aurait caractérisé le gouvernement de l’époque. La prise du pouvoir par l’armée thaïlandaise en mai 2014 et la politique intérieure stricte menée depuis font écho pour certains à cette lubie militaire thaïlandaise et au manque d’aspiration démocratique du pays. Pour d’autres, elle est nécessaire à l’unité du pays et se doit d’être soutenue sans concession par toute la nation. Corrado Feroci qualifia lui-même le symbole véhiculé par son œuvre de« victory of embarrassment », comprenez victoire de la honte, et les raisons du clivage de l’époque vis-à-vis du monument et de l’armée, outre le fait qu’il rappelle le camp choisi par le Royaume pendant la seconde guerre mondiale, ne sont effectivement pas très éloignées de la fracture palpable dans la Thaïlande de 2016 entre partisans du pouvoir militaire et opposants. Des élections générales seront organisées lorsque les militaires jugeront leur tâche accomplie et notamment lorsqu’ils auront promulgué une nouvelle Constitution, mais nul doute que leur rôle restera déterminant dans la politique du pays peu importe le gouvernement qui sera élu.

Cyril

à la Une

Les cérémonies récompensant cinéma et théâtre sont-elles vraiment racistes ?

À chaque cérémonie de récompenses de cinéma en général ou de théâtre avec les Molières récemment, il est dorénavant coutume d’animer la fête avec une polémique politique, raciale par exemple. On s’indigne de l’absence de diversité d’un côté, on raille un jury qui a l’indélicatesse de primer les arts trop engagés de l’autre et au milieu vivote le reste d’une profession circonspecte et priée de bien vouloir prendre parti, l’engagement virulent des uns jetant l’opprobre sur le flegme coupable des autres. Si par le passé le militantisme zélé était une particularité de certains artistes, il est aujourd’hui la norme et on ne crédite désormais les artistes d’une conscience politique que lorsque celle-ci est hurlée sur tous les toits. Cette tacite obligation suscite au mieux des situations ridicules où des acteurs se sentent comme les messagers d’une cause qu’ils connaissent à peine – depuis quand Leonardo DiCaprio est-il climatologue au juste ? – ou bien lorsque des soupçons absurdes viennent peser sur ceux qui ne souhaitaient simplement pas donner leur avis publiquement. Parfois ces polémiques tournent en vinaigre inquisiteur comme pour cette même cérémonie des Oscars qui ne brillait pas par la diversité ethnique de son auditoire mais où dans l’excès inverse une simple participation pouvait suffire à se voir intenter un procès en racisme, au moins par complaisance. Avec un peu de recul, il semblerait plutôt que le cinéma souffre de réalisateurs trop présomptueux dans le mélange des genres et d’un manque de diversité dans le panel de comédiens disponibles, bien plus que de racisme au moment des récompenses.

La palme d’Or à Cannes cette année fut un bon choix précisément parce que le film de Ken Loach évite les facilités du 21ème siècle, à savoir un drame social contemporain qui ne parle pas de choc culturel, de religion ou de racisme. La misère est partout et elle est avant tout la conséquence d’un système économique, tel est le message délivré par le film. Celui-ci est simple et frappe par sa justesse là où la concurrence est engoncée de sujets politiques obligés. Choisir un acteur blanc pour incarner la détresse sociale et l’abandon fait presque et paradoxalement l’originalité d’un film en 2016, la démarche permet ici à Loach – avec toutefois quelques ficelles typiques de la part d’un profane de la misère – de ne pas détourner l’attention d’un spectateur dont il veut stimuler avant tout une sensibilité anti-capitalistique. Loach relaye ainsi la stigmatisation raciale à un invisible second plan et la présente implicitement comme une conséquence des imperfections d’un système en amont plutôt que comme une cause. La rareté d’une mesure aussi juste est familière des projecteurs de Cannes, on se souvient l’an dernier de La Loi du Marché  déjà salué par la critique et par un prix d’interprétation pour Vincent Lindon. Loach oppose ici aux grands enjeux du 21ème  siècle la sobriété crue du combat social d’un anonyme, perdu dans un monde devenu trop petit et où les choses vont trop vite. Le film est vrai, et c’est tout ce qu’on lui demande étant donné le propos.

Les Molières en 2016 ont été qualifiés de « Molières de la honte » parce qu’ils n’ont pas dérogé encore une fois à un traditionalisme un peu trop pale entend-on. Ainsi il serait bien opportun de primer des comédiens d’origines un peu plus diverses, à l’image de la France. Beaucoup s’époumonent  à le réclamer, quelques vieux tontons racistes en ont la nausée, mais personne et notamment à gauche ne semble prendre le problème par le bon côté. En France et en Occident le théâtre, le cinéma et les arts en général n’ont été ouverts aux personnes de couleur que sur le tard, scandaleux ça n’en est pas moins l’histoire. Des Noirs et des Maghrébins il n’y en a tout simplement pas assez dans les arts en France. Il y en a, et parmi eux des génies absolus, mais ils n’étaient pas assez hier et ils ne sont toujours pas suffisamment encouragés aujourd’hui.

Ainsi, peut-être serait-il plus intéressant d’ouvrir des portes à ces Français en amont plutôt que de s’offusquer de leur absence en aval. Ce besoin pressant de faire apparaître d’autres visages à l’écran a conduit à plus de zèle médiatique grimé en reconnaissance professionnelle que de propos nouveaux. De trop rares films bouleversants tels que Timbuktu d’Abderrahmane Sissoko ou Dheepan d’Audiard ont été signés, pour beaucoup trop de caricature où le thème identitaire est l’appendice forcée au propos du film. Si La Loi du Marché est si percutant sur le thème anticapitaliste c’est précisément parce que rien ne s’en détourne. Tous les sujets sont bons à traiter mais la dispersion brouille le propos du film, nécessairement. Le mélange des genres reste l’apanage de génies qui se distinguent par leur rareté dans le cinéma mainstream : les frères Coen, Terrence Malick à sa manière, Tarantino parfois. Le cinéma d’horreur en France et quelques réalisateurs atypiques comme Quentin Dupieux, Serge Bozon et Michel Gondry sont par ailleurs représentatifs de la démarche. Au-delà de la difficulté d’obtenir un résultat final cohérent malgré le mélange des genres, les soutiens apportés aux films prenant des risques sur le plan thématique sont toujours plus timides. Un mal pour un bien parfois pour éviter la caricature et dans la mesure où comme en cuisine il faut savoir maîtriser les recettes simples avant de mélanger les arômes.

Cyril